De Tripoli au Cap: Pourquoi les nouveaux « maîtres » du pétrole africain sont désormais fiscalistes, experts en droit minier…

Dans le grand échiquier énergétique africain, les projecteurs se braquent habituellement sur les foreuses, les pipelines et les tankers. On oublie trop souvent que derrière chaque baril extrait, chaque terminal GNL inauguré et chaque cycle d’enchères de blocs pétroliers se cache une armée silencieuse de juristes fiscalistes et d’experts en droit minier sans laquelle rien ne bouge. La désignation, ce 7 avril 2026, du cabinet CLG comme partenaire juridique officiel de l’African Energy Week 2026, prévu pour se tenir au Cap, du 12 au 16 octobre, est bien plus qu’une formalité protocolaire. Elle signale la consolidation d’un acteur discret mais omniprésent qui a compris avant les autres que la vraie bataille pour le contrôle des ressources africaines ne se gagne plus uniquement dans les salles de marché de Londres ou de Houston, mais dans la sécurisation des architectures réglementaires locales et l’harmonisation des fiscalités transfrontalières.

C’est dans ce contexte que la Chambre africaine de l’énergie (AEC) livre une cartographie précise des points chauds où le droit énergétique africain est en train de muter à grande vitesse. La collaboration stratégique scellée en janvier 2026 entre le cabinet CLG et le cabinet libyen Zahaf & Partners n’est pas anodine. Elle coïncide avec un objectif de production nationale de 1,6 million de barils par jour avant la fin de l’année, un chiffre qui ferait de la Libye le laboratoire le plus surveillé de la recomposition du marché méditerranéen. CLG se positionne en facilitateur de confiance pour les soumissionnaires internationaux encore échaudés par une décennie d’instabilité.

Plus au sud, au Gabon, l’extension de la plateforme CLG Plus pour accompagner le projet GNL de Cap Lopez, porté par Perenco et attendu cette année, illustre une autre facette de cette stratégie: être présent non plus seulement en phase de contentieux, mais dès la gestation des mégaprojets d’infrastructure. Le déploiement simultané de nouvelles directions à Casablanca et Dubaï achève de dessiner un corridor juridique Nord-Sud et Est-Ouest capable de fluidifier les capitaux moyen-orientaux vers les projets énergétiques du continent, au moment même où les supermajors occidentales accélèrent leurs cessions d’actifs au profit d’indépendants africains plus agiles. Cette tendance aux fusions-acquisitions en amont, que CLG identifie comme le moteur de 2026 pour le Nigeria, la Libye et l’Angola, annonce une recomposition profonde du paysage des opérateurs.

Mais le coup d’œil le plus prospectif du cabinet se porte sur un instrument encore trop peu médiatisé mais potentiellement révolutionnaire: le Protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf. En conseillant déjà ses clients sur l’harmonisation des politiques numériques transfrontalières, CLG anticipe le moment où la signature électronique d’un contrat gazier entre Brazzaville et Le Cap aura la même force exécutoire instantanée qu’entre Paris et Berlin.

«L’expansion énergétique de l’Afrique doit s’appuyer sur des cadres juridiques solides et harmonisés qui apportent clarté et confiance aux investisseurs», souligne NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie, qui encense « l’innovation réglementaire » et « la clarté fiscale ». Ce qui en soit est la reconnaissance implicite que dans la nouvelle ruée énergétique africaine, les meilleurs foreurs seront ceux qui auront les meilleurs avocats. Le sous-sol regorge de brut, mais c’est désormais dans les prétoires et les cabinets de conseil fiscal que se décide qui pourra le sortir, à quel prix, et pour le bénéfice de qui.

Comment Cosumar transforme la fumée de sa raffinerie en or liquide: le Maroc s’assure une souveraineté gazière pour 500 millions de dirhams

L’affaire pourrait sembler anecdotique pour le grand public, cantonné à l’imaginaire des sodas pétillants et des fontaines à eau gazeuse. Elle est pourtant d’une portée industrielle et géostratégique que peu de secteurs privés africains osent encore revendiquer avec autant de méthode. En officialisant ce 6 avril 2026 le lancement de son unité LCO₂ (Liquefied Carbon Dioxide ou dioxyde de carbone liquéfié) à Casablanca, COSUMAR n’annonce pas une simple extension de gamme ; il acte ni plus ni moins la fin d’une dépendance nationale aussi méconnue qu’aberrante. Le Maroc, géant phosphatier et carrefour logistique continental, importait jusqu’ici l’intégralité de son gaz carbonique alimentaire liquide. Une absurdité économique que COSUMAR souligne avec la sobriété des grands industriels mais qui, pour un œil aguerri, révèle une vulnérabilité chronique des chaînes d’approvisionnement du Royaume. Ce que COSUMAR met sur la table avec cet investissement structurant de 500 millions de dirhams, c’est la réappropriation d’un maillon critique qui irrigue aussi bien l’agroalimentaire que la pharmacie, la cryogénie ou le dessalement de l’eau de mer. Le geste technique est d’une élégance circulaire rare: capter le CO₂ issu des procédés de la raffinerie, le purifier à un seuil de 99,9% conforme aux exigences draconiennes des standards ISBT et EIGA, pour le réinjecter dans l’économie réelle. C’est le passage d’une logique linéaire d’émission à une logique de valorisation industrielle. COSUMAR insiste à raison sur la notion de souveraineté. À l’heure où les chaînes de valeur mondiales se rétractent et où chaque État mesure sa dépendance aux intrants étrangers, COSUMAR sécurise pour le tissu industriel marocain un approvisionnement local de 20 000 tonnes annuelles dès fin 2026. Un volume de démarrage, loin d’être symbolique, qui offre aux industriels nationaux une visibilité et une stabilité tarifaire que les aléas du fret international ne garantissaient plus. Mais le coup de maître de ce projet réside dans son alignement quasi chirurgical avec les impératifs de durabilité. Rappellons que le Groupe a déjà réduit de moitié ses émissions de CO₂ depuis 2016. Avec LCO₂, il franchit un palier supplémentaire en transformant une partie de ses rejets résiduels en produit commercialisable, améliorant au passage l’efficacité énergétique de son site de Casablanca. Ce n’est plus de la compensation carbone cosmétique, c’est de l’optimisation industrielle brute.

COSUMAR insiste sur le fait que la mise en service de l’unité LCO₂ à Casablanca constitue une première étape d’un programme appelé à être déployé sur d’autres sites conformément aux orientations industrielles du Groupe pour répondre à l’évolution croissante des besoins du marché en CO₂ liquide alimentaire. « Le déploiement dans d’autres unités industrielles du groupe de ce projet innovant, développé par les ressources internes de Cosumar, permettra à terme, de produire du LCO₂ Biogénique vert issu de la biomasse ». Une promesse qui agit comme une boussole stratégique.

COSUMAR ne se contente pas de résoudre un problème de balance commerciale ; il esquisse une feuille de route vers une décarbonation profonde où le déchet gazeux devient une matière première stratégique. Le Maroc, à travers son champion sucrier, démontre ici qu’un grand groupe africain peut parfaitement marier rentabilité capitalistique, innovation technologique endogène et contribution tangible à la résilience nationale. L’unité de Casablanca n’est pas qu’une usine ; c’est la matérialisation d’une vision où la souveraineté se niche aussi dans les bulles de nos boissons.

Transferts d’argent: Comment Grey, une pépite de Y Combinator, recolle le Canada à l’Afrique pour 3 dollars et quelques minutes

Le geste est technique, presque anodin pour un non-initié. Sous le capot, c’est une véritable déclaration de guerre aux rentes de situation qui asphyxient depuis des décennies les liaisons financières entre le continent africain et sa vaste diaspora nord-américaine. En officialisant ce 7 avril 2026 son nouveau corridor vers le Canada, Grey ne se contente pas d’ajouter une ligne de code à son application ; il consacre la fin d’une anomalie économique qui faisait du dollar canadien une devise plus lointaine et plus chère à atteindre depuis Lagos, Casablanca, Durban ou Nairobi que la livre sterling ou l’euro. Le constat est celui d’une douleur sourde et partagée par des millions de travailleurs immigrés: l’absurdité de devoir débourser jusqu’à trente dollars pour envoyer une aide d’urgence à une famille restée au pays, avec l’angoisse supplémentaire d’un délai de traitement qui transforme une facture médicale ou un loyer en course contre la montre. En arrimant sa technologie directement au réseau Interac, le système nerveux des paiements domestiques canadiens, Grey opère une greffe inédite qui contourne magistralement les lourdeurs des chambres de compensation internationales. Là où les mastodontes historiques du transfert d’argent imposaient un parcours du combattant transatlantique, la FinTech californienne, portée sur les fonts baptismaux par Y Combinator, impose l’évidence du paiement local: les fonds ne voyagent plus, ils apparaissent. Cette prouesse, facturée à un tarif fixe frisant le ridicule pour le secteur (3 dollars l’instantané), n’est pas un simple argument marketing ; c’est une arme de déstabilisation massive contre un statu quo tarifaire opaque qui ponctionne injustement les flux vitaux des marchés émergents comme le Nigeria, le Maroc, l’Inde ou les Philippines. En abaissant la barrière psychologique et financière à 2,50 dollars pour le lendemain, Grey fait plus que fluidifier un tuyau: il reconnaît la dignité économique de l’épargnant de la classe moyenne inférieure mondiale, celui pour qui chaque dollar de commission économisé est un repas gagné.

Sous l’angle plus humain, ce corridor est une réparation symbolique. Il raccorde le Canada à la cartographie mentale des entrepreneurs et des familles africaines, non plus comme une terre d’exil coûteuse à soutenir, mais comme une province financière fluide, accessible au même titre qu’un transfert entre Abidjan et Accra. La crédibilité de l’opération, adossée aux agréments pointilleux de FINTRAC et FinCEN, confère à cette annonce le poids d’une transformation structurelle irréversible. Grey prouve ici que l’innovation (par son usage massif) et la technologie (par son incubation) peuvent, en se coalisant, dénouer des nœuds que les banques traditionnelles semblaient avoir renoncé à trancher. Le message est clair: le corridor Afrique-Canada n’est plus une ligne pointillée sur une mappemonde de la finance, c’est une autoroute de l’instantanéité, ouverte à tous pour le prix d’un café.

Grandes écoles techniques: comment l’EHTP lance ses ingénieurs sur la piste de l’«ikigai»… par le cinéma

Un signal fort nous vient de l’école Hassania des travaux publics (EHTP) : les grandes écoles techniques intègrent désormais la créativité comme compétence d’ingénieur à part entière. L’EHTP de Casablanca organise le 11 mai prochain la 3ème édition de Cinemania, un concours de courts-métrages porté par son club artistique Amicid’Art. Thème : « Gen Z’s Ikigai : Searching for Purpose ». Événement au cours duquel des étudiants-ingénieurs transforment leur quête de sens en œuvres cinématographiques, évaluées par un jury de professionnels marocains du cinéma.
Il y a dans le choix du thème de cette troisième édition de Cinemania quelque chose de révélateur. « Gen Z’s Ikigai : Searching for Purpose ». Le concept japonais d’ikigai désigne la raison d’être, le point d’intersection entre ce qu’on aime, ce en quoi on est doué, ce dont le monde a besoin et ce pour quoi on peut être rémunéré. Ce n’est pas un thème anodin pour une institution comme l’École Hassania des Travaux Publics, qui forme depuis 1971 les cadres techniques du Maroc et de plusieurs autres pays d’Afrique. C’est un signal, quand on sait que les meilleurs étudiants des classes préparatoires qui intègrent l’EHTP arrivent aujourd’hui avec des questions existentielles que leurs aînés n’avaient peut-être pas le luxe de se poser aussi frontalement. Comment concilier l’excellence technique avec le désir de créer ? Comment être ingénieur et artiste ? Comment trouver un sens à sa trajectoire dans un monde qui change plus vite que les référentiels de formation ?
Cinemania est la réponse que le club Amicid’Art a construite à ces questions. Pas par les mots, mais par l’image. Un concours de courts-métrages ouvert aux étudiants, avec un jury composé de praticiens reconnus du cinéma et des arts visuels marocains (Abdellatif Chaouqi, Rafik Boubker, Mohcine Nadifi, Ayoub Hamdoussi), qui évalue « la sincérité du message, la force des émotions et l’originalité de la mise en scène. » Des critères qui sont exactement l’inverse de ceux d’un examen d’ingénierie, et c’est précisément pourquoi ils sont précieux dans ce contexte.
Ce que cette initiative dit sur le Maroc, et plus largement sur l’Afrique, c’est que les grandes écoles techniques africaines sont en train de comprendre quelque chose : former de bons ingénieurs ne suffit plus. Il faut former des ingénieurs capables de penser l’usage, le sens et l’impact de ce qu’ils construisent. La créativité, l’empathie et la capacité à raconter des histoires sont des compétences d’ingénieur au même titre que le calcul des structures ou la modélisation hydraulique. Cinemania, dans ce cadre, n’est pas un événement parascolaire. C’est un laboratoire pédagogique que l’EHTP a la sagesse de laisser exister.

Création de compte bancaire pro au Maroc: 10 minutes chez Zazu, des semaines en banque. Ce que le contraste dit du temps perdu par les entrepreneurs

Il y a dans la formulation de Germain Bahri, cofondateur de la Fintech d’origine sud-africaine Zazu, une phrase qui dit mieux que n’importe quel chiffre de marché ce que ce produit vient résoudre: «trop d’entrepreneurs perdent du temps à relancer leur conseiller, à naviguer des interfaces trop complexes ou à contester des frais surprises». Cette phrase n’est pas un argument marketing. C’est un diagnostic opérationnel que tout entrepreneur marocain ayant tenté d’ouvrir un compte professionnel dans une banque traditionnelle reconnaît immédiatement. Plusieurs semaines de délai, des allers-retours en agence, des documents demandés en plusieurs exemplaires, des frais mal expliqués: le compte pro classique au Maroc est une friction permanente dans le quotidien d’acteurs économiques dont le temps est précisément leur ressource la plus rare. C’est dans ce contexte que Visa, leader mondial du paiement numérique, et Zazu, fintech dédiée aux entrepreneurs et PME, annoncent un partenariat stratégique visant à offrir le premier compte pro 100% en ligne aux entrepreneurs et PME au Maroc.
Ce que Zazu propose en réponse est simple dans son principe et ambitieux dans son exécution: un compte pro ouvert en 10 minutes, des cartes Visa Business pour toute l’équipe, de la facturation intégrée, des liens de paiement et un suivi des dépenses en temps réel. Rien dans cette liste n’est technologiquement révolutionnaire. Ces fonctionnalités existent depuis des années chez Qonto en France, Tide au Royaume-Uni ou Neobank en Espagne. Ce qui est nouveau, c’est que ce niveau de service existe désormais au Maroc, en arabe et en français, pour des TPE marocaines dont les besoins n’avaient pas été la priorité des banques traditionnelles.
Le partenariat avec Visa est significatif à deux niveaux. D’abord, il dit que Visa ne se contente plus de distribuer des cartes via les banques. Il co-construit des produits avec des fintechs locales dans le cadre de son Africa Fintech Accelerator. Godfrey Sullivan, vice-président senior de Visa, le dit de manière explicite: «voir Zazu passer du programme au marché avec une offre aussi aboutie démontre la force de la collaboration entre les acteurs de cet écosystème». C’est une validation de niveau international pour une startup qui n’a pas encore lancé publiquement. Ensuite, la liste des 300 entreprises déjà clientes (Jobzyn, Auto24, Yakeey, Votre Chauffeur.ma) dit que le product-market fit est réel avant même le lancement grand public.
L’annonce à GITEX Africa 2026 n’est pas un hasard de calendrier. Le Maroc capte 75% du financement venture d’Afrique du Nord francophone et son écosystème fintech dispose désormais d’une infrastructure suffisante pour que des produits comme Zazu puissent émerger. La vraie question est celle de la réglementation: Zazu s’appuie sur la licence de paiement de Chari. Sa croissance dépendra de la capacité du cadre réglementaire marocain à accompagner l’innovation à la vitesse où elle se produit.

Tourisme au Maroc: projet de 50 montgolfières à Bourrous-Rehamna. Ce que révèle la stratégie de déconcentration touristique de la SMIT

Développer une flotte de 50 montgolfières à Bourrous, dans la province de Rehamna, région Marrakech-Safi. Tel est l’objectif de l’appel d’offre public publié le 3 avril 2026 par la Société Marocaie d’Ingénierie Touristique (SMIT). En quelques mots, la SMIT lance un appel d’offres pour sélectionner un prestataire chargé de développer une activité de vol en montgolfière à Bourrous, province de Rehamna (région Marrakech-Safi). Objectif: déployer 50 montgolfières en accompagnant des investisseurs privés sur trois missions. A savoir, les identifier et les sélectionner, les incuber et les aider à obtenir une subvention publique de 300 000 DH par montgolfière (plafonnée à 4 millions DH par projet), puis les accompagner jusqu’à la mise en exploitation. Le prestataire retenu sera rémunéré 564 000 DH TTC pour 12 mois de mission. Les offres sont à déposer avant le 30 avril 2026.
Vouloir créer de toutes pièces une destination de tourisme aérien dans une zone qui n’en a pas, est une ambition qui mérite d’être analysée.
Ce n’est pas une amélioration de produit existant, mais une création ex nihilo, avec un budget public de subvention fixé à 300 000 dirhams par montgolfière et un plafond de 4 millions de dirhams par projet. L’arithmétique est claire: pour atteindre 50 montgolfières, il faut au minimum 10 projets, chacun portant sur au moins 5 appareils, pour une enveloppe de subvention potentielle de 15 millions de dirhams. Ce n’est pas un projet pilote. C’est un programme d’investissement structuré, avec un mécanisme d’incubation, un dispositif de sélection par comités et un accompagnement en trois phases (sourcing des investisseurs, incubation et financement, puis mise en exploitation) confié à un prestataire privé sélectionné par appel d’offres pour 564 000 dirhams.
La question que ce projet pose est celle du choix géographique. Bourrous est une commune de la province de Rehamna, dans le semi-aride entre Marrakech et Casablanca. Ce n’est pas une destination touristique connue. C’est précisément ce qui dit l’intention de la SMIT: créer une attractivité là où elle n’existe pas encore, sur la base d’un atout naturel (la qualité des vents, la platitude du terrain, l’absence d’obstacles aériens, la lumière des paysages arides) plutôt que de renforcer des destinations déjà saturées. La montgolfière est un produit touristique haut de gamme par nature: un vol de 60 minutes se commercialise entre 150 et 300 euros par personne sur les marchés comparables. Cinquante montgolfières opérationnelles peuvent générer des dizaines de milliers de passages par an, avec un effet d’entraînement sur l’hébergement, la restauration et le transport dans une province qui en a structurellement besoin.
Ce qui rend ce dispositif analytiquement intéressant, c’est la sophistication du mécanisme d’accompagnement prévu. La SMIT ne subventionne pas des équipements à fonds perdus. Elle exige un programme d’incubation complet, des business plans validés, des comités de sélection, des conventions d’investissement et un suivi post-déploiement. C’est un modèle d’investissement public conditionnel et encadré, calqué sur les meilleures pratiques des fonds d’incubation technologiques, appliqué ici à une activité de tourisme rural. Pour l’Afrique, ce type de dispositif dit que le Maroc est en train d’industrialiser sa méthode de développement touristique régional, pas seulement de financer des projets individuels.

Capital japonais en Afrique: ce que l’investissement de SBI Holdings dans le fonds Novastar dit de la recomposition des flux de capital-risque vers le continent

Le japonais SBI Holdings vient d’annoncer un investissement de 20 millions de dollars dans le fonds Novastar Ventures Africa People and Planet Fund III. Et à y voir de plus près, il y a dans cette annonce quelque chose qui dépasse le ticket d’un conglomérat japonais dans un fonds de capital-risque africain. La clôture finale du fonds à 147 millions de dollars, et surtout la liste des investisseurs japonais que SBI Holdings a mobilisés autour de la table (Sumitomo Mitsui Banking Corporation, Japan International Cooperation Agency (JICA), Mitsubishi Corporation et Mitsui O.S.K. Lines) dit que le Japon est en train de construire une présence structurée dans l’écosystème d’investissement africain, pas seulement une exposition financière opportuniste. Quand une banque commerciale de premier plan, une agence de coopération publique, un négociant industriel et un armateur mondial s’alignent sur un même fonds africain, c’est une coalition d’acteurs économiques japonais aux intérêts distincts qui trouvent dans l’Afrique technologique un dénominateur commun d’investissement. SBI Holdings précise que les investisseurs japonais représentent «une portion significative du capital total engagé». Ce qui, sur 147 millions de dollars, est une présence financière japonaise en Afrique via le capital-risque sans précédent à cette échelle.
Ce qui rend ce fonds analytiquement intéressant, c’est la cohérence de sa thèse d’investissement avec les transformations urbaines les plus documentées du continent. Chowdeck, plateforme d’e-commerce alimentaire à forte croissance au Nigeria. Breadfast, plus grande plateforme intégrée d’e-commerce domestique en Égypte. BasiGo, opérateur de bus électriques au Kenya et au Rwanda. Greenwheels, réseau de motos électriques au Kenya en partenariat exclusif avec Uber. Ces quatre investissements ne sont pas des paris disparates. Ils sont la carte de la ville africaine en transformation: comment se nourrit-on, comment se déplace-t-on, comment commande-t-on au quotidien dans une métropole africaine de 2026 ? Ces quatre entreprises répondent à cette même question depuis des angles différents.
Pour les startups africaines, ce fonds dit deux choses importantes. D’abord que Novastar, fondé en 2014, l’un des premiers et plus grands fonds de capital-risque africains, a su construire en dix ans la crédibilité nécessaire pour attirer du capital institutionnel japonais aux côtés de ses investisseurs traditionnels. Ensuite que la géographie du fonds couvre le Kenya, le Rwanda, le Nigeria et l’Égypte, les quatre marchés qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’activité des startups africaines à forte croissance. Ce n’est pas de la diversification géographique par prudence. C’est une lecture précise des marchés où l’infrastructure numérique est suffisamment développée pour que des modèles d’e-commerce et de mobilité technologique puissent atteindre l’échelle.

Algérie: un verrou administratif en moins pour les importations de matières premières pharmaceutiques. Et ce que cela dit de l’urgence industrielle du pays

Le 1er avril 2026, l’Association Professionnelle des Banques et Établissements Financiers (ABEF) d’Algérie a publié la décision administrative n° 880 /DG/2026. Que dit-elle sur l’état réel de l’industrie pharmaceutique algérienne ? Le ministère de l’Industrie pharmaceutique vient de supprimer l’attestation de régulation pharmaceutique jusqu’ici exigée lors de l’accomplissement des formalités de domiciliation bancaire pour l’importation de matières premières pharmaceutiques. Cette suppression est notifiée aux directeurs généraux de toutes les banques et établissements financiers du pays avec instruction d’une «stricte application dès réception de la présente».
Le tempo dit l’urgence. La domiciliation bancaire est la porte d’entrée obligatoire de tout import en Algérie. C’est la procédure par laquelle une banque enregistre et autorise l’opération d’importation avant que les marchandises ne puissent être expédiées. Jusqu’au 1er avril 2026, cette procédure était conditionnée, pour les matières premières pharmaceutiques, à la production préalable d’une attestation de régulation pharmaceutique. Ce document supplémentaire représentait une étape administrative dont les délais d’obtention pouvaient ralentir considérablement les importations de principes actifs (API), d’excipients et d’autres intrants indispensables à la fabrication locale de médicaments. La supprimer, c’est retirer un verrou procédural entre les fabricants pharmaceutiques algériens et leurs fournisseurs étrangers.
Dans un contexte mondial marqué par la hausse des prix des matières premières pharmaceutiques, dont BASF vient d’annoncer une augmentation allant jusqu’à 20% sur ses excipients, et par la perturbation des chaînes logistiques liée aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient, cette simplification administrative arrive à un moment où chaque jour de délai supplémentaire à l’importation a un coût industriel et sanitaire réel.
Pour l’Algérie, qui a investi massivement dans le développement d’une industrie pharmaceutique locale ces dix dernières années et qui ambitionne de réduire sa dépendance aux médicaments importés finis, la fluidité de l’approvisionnement en matières premières est une condition sine qua non de la viabilité de ce modèle industriel. Rappelons que la facture d’importations de médicaments de l’Algérie est passée d’environ 2 milliards USD en 2016 à 515 millions USD en 2024, avec une poursuite de la baisse en 2025. Le nombre d’établissements est passé à 233 unités agréées, dont 138 spécialisées dans les médicaments stratégiques.
Ainsi, cette décision dit que le gouvernement Algérien en a pris acte, et qu’il a choisi d’agir par voie réglementaire plutôt que d’attendre.

Cacao africain, karité sahélien, transformation malaisienne: ce que l’expansion de Cargill à Port Klang révèle sur la place de l’Afrique dans la chaîne de valeur mondiale des matières grasses alimentaires

Il y a dans l’annonce de Cargill sur l’agrandissement de son usine de Port Klang, en Malaisie, un paradoxe africain que le communiqué ne formule pas mais que la lecture de la chaîne de valeur rend immédiatement visible. Les matières premières qui alimentent cette nouvelle ligne de production de matières grasses de spécialité viennent en partie d’Afrique. Le karité de la ceinture sahélienne (Burkina Faso, Mali, Ghana, Nigeria, Bénin, Togo), le cacao de Côte d’Ivoire, du Ghana, du Cameroun et du Nigeria. Des matières premières qui traversent l’Asie du Sud-Est, y sont transformées en ingrédients techniques à haute valeur ajoutée, équivalents de beurre de cacao, substituts non hydrogénés, matières grasses pour fourrages et friture, et reviennent ensuite approvisionner la zone EMEA, dont l’Afrique, via les réseaux de distribution de Cargill. L’Afrique exporte des matières premières agricoles brutes et réimporte des ingrédients techniques transformés. Un circuit qui dit quelque chose d’essentiel sur l’état réel de l’industrialisation agroalimentaire africaine, et sur les opportunités manquées de transformation locale.
Pour les industriels africains de la confiserie, de la boulangerie et de la restauration rapide, entre autres les groupes de biscuits en Égypte, les chocolateries en Côte d’Ivoire, les chaînes de boulangerie moderne au Maroc, les opérateurs de restauration rapide en Afrique du Sud ou au Nigeria, l’expansion de Port Klang représente concrètement un accès élargi à des gammes de matières grasses techniques qu’ils importaient en volumes insuffisants ou à des prix moins compétitifs. Les nouvelles références Bakefry™ (friture stable pour beignets et viennoiseries) et Bakefill™ (crèmes et garnitures stables), combinées aux gammes existantes Coconera™, Olinera™ et Ocolna™, répondent à une demande africaine réelle: celle d’une industrie alimentaire urbaine en croissance rapide qui cherche des ingrédients performants, stables en conditions de chaleur et de livraison, avec moins de 1% de gras trans.
La formulation de Kashan Rashid, vice-président de Cargill Food Asie du Sud-Est, dit la logique commerciale sans détour: «notre gamme élargie de matières grasses spéciales constitue une solution alternative plus flexible pour optimiser les formulations tout en garantissant un goût et une texture constants». Pour les industriels africains confrontés à la volatilité record des prix du cacao, cette «flexibilité de formulation» est une proposition de valeur directement opérationnelle: réduire partiellement le beurre de cacao dans les recettes par des équivalents produits en Malaisie à partir de karité africain. La boucle est complète, et elle dit où se crée la valeur.

Formation des enseignants en Côte d’Ivoire: Après Anyama et Aboisso, ce que le nouveau CAFOP de Boundiali révèle de la stratégie de déconcentration éducative vers le Nord

Le gouvernement de la Côte d’Ivoire vient d’annoncer l’inauguration d’un nouveau Centre d’Animation et de Formation Pédagogique (CAFOP) à Boundiali, une ville située dans le Nord du pays. Une zone qui, historiquement, a souffert d’un déficit structurel d’équipements publics, et dont l’enclavement relatif a longtemps freiné le recrutement et la rétention des enseignants qualifiés.

Construire là, à l’entrée de cette ville, un campus de 5 hectares comprenant 43 bâtiments, une bibliothèque, des salles multimédias, un réfectoire, une infirmerie et une salle polyvalente, capable d’accueillir 300 élèves-maîtres, c’est faire un choix politique et territorial explicite: investir là où le besoin est le plus grand, pas là où la vitrine est la plus visible. Le gouvernement ivoirien, en positionnant ce CAFOP comme «l’un des plus importants du pays, juste après ceux d’Anyama et d’Aboisso», deux villes situées dans le Sud du pays, bien mieux dotées et dans l’orbite d’Abidjan, dit quelque chose de précis sur la direction dans laquelle pointe la politique éducative du pays.

Un classement qui dit que Boundiali entre dans la catégorie des grands centres de formation pédagogique nationaux, non pas par symbolisme politique, mais par la réalité physique de ce qu’il offre. Ce que ce projet dit sur la stratégie ivoirienne de formation des enseignants est analytiquement important. Former 300 élèves-maîtres par an dans le Nord, c’est créer un vivier d’enseignants plus susceptibles d’y rester après leur formation que des enseignants formés à Abidjan et affectés dans le Nord contre leur gré. C’est une logique de fidélisation territoriale du corps enseignant qui, si elle est soutenue dans la durée, peut réduire significativement le taux de postes vacants et de classes sans enseignant dans les zones septentrionales. Sur les 16 CAFOP répartis sur le territoire ivoirien, le Nord, traditionnellement la zone la plus enclavée, la plus éloignée des grands centres de formation et la plus exposée aux déficits en enseignants qualifiés ne comptait jusqu’ici que trois CAFOP: Bondoukou, Korhogo et Odienné. Boundiali s’y ajoute avec un gabarit qui dépasse la moyenne. Ce n’est pas un CAFOP de rattrapage. C’est une infrastructure dimensionnée pour produire du volume, former des cohortes entières d’enseignants capables de couvrir les besoins d’une région dont les écoles primaires manquent chroniquement de personnels qualifiés. Soro Fatogoma, enseignant interrogé lors de la présentation, formule l’enjeu avec la précision du praticien: « un environnement complet et moderne pour la formation des enseignants. » Vincent-Anicet Kouassi, fonctionnaire, ajoute la dimension systémique: « un vivier important d’enseignants qualifiés et de qualité. » Ces deux formulations disent la même chose: la qualité de l’éducation de base en Côte d’Ivoire se joue d’abord dans les CAFOP, avant même d’entrer dans les salles de classe.

Pour un pays qui affiche l’ambition de devenir « un modèle africain de formation et de professionnalisation des enseignants », Boundiali est une preuve par les actes, dans une région où ces actes étaient attendus depuis longtemps.