Hausse des prix BASF sur les excipients et API: ce que la décision du géant chimique allemand dit du risque systémique qui pèse sur les industries pharmaceutiques africaines

Dans un communiqué publié le jeudi 2 avril 2026, BASF Pharma Solutions annonce une hausse mondiale de prix allant jusqu’à 20% sur ses excipients pharmaceutiques et certains principes actifs (API), applicable immédiatement. « Cette mesure témoigne de l’engagement de BASF à maintenir un approvisionnement fiable en produits de haute qualité pour l’ensemble de son portefeuille, dans un contexte de hausse des coûts mondiaux de l’énergie et des matières premières », souligne le géant allemand. Derrière la formulation prudente du communiqué se lit une réalité industrielle que les fabricants de médicaments africains connaissent mieux que quiconque: quand l’un des fournisseurs mondiaux leaders du marché d’excipients ajuste ses prix, ce n’est pas une négociation. C’est une contrainte qui se répercute mécaniquement sur l’ensemble de la chaîne de valeur pharmaceutique mondiale, et particulièrement sur ses maillons les plus vulnérables. BASF fournit environ 20% du marché mondial des excipients. Ces ingrédients inactifs (liants, édulcorants, agents d’enrobage, conservateurs) sont indispensables à la formulation de tout médicament, du comprimé d’aspirine au biosimilaire oncologique. Sans eux, pas de production. Et en Afrique, où plus de 90% des API et une fraction significative des excipients sont importés d’Europe, d’Inde et de Chine, une hausse de 20% chez un fournisseur de cette envergure n’est pas absorbable sans conséquences.

Implications pour l’Afrique et le Maroc: en tant que hub pharmaceutique émergent, l’Afrique du Nord (dont le Maroc, 2e producteur africain de médicaments génériques) importe massivement d’excipients et API d’Europe. Cette hausse pourrait renchérir les coûts de production de 10-15% pour des firmes comme Sothema ou Cooper Pharma au Maroc, impactant les prix des génériques essentiels (antibiotiques, antidiabétiques).

Pour des groupes comme Sothema au Maroc, cette annonce intervient dans un contexte doublement tendu. D’un côté, le groupe vient de démontrer, avec 3,22 milliards de dirhams de chiffre d’affaires et 14 nouveaux lancements dont 7 fabriqués localement, qu’une stratégie de réduction progressive de la dépendance aux importations est possible et rentable. De l’autre, cette même stratégie repose encore, pour une part significative de sa production, sur des excipients et API importés dont le coût vient d’augmenter significativement. C’est en ces temps de guerre au Moyen-Orient, de perturbation des chaînes logistiques et de renchérissement des produits importés que l’on mesure la portée de ce que font les équipes de Lamia Tazi, et l’urgence d’aller plus vite encore.

La décision de BASF dit en réalité deux choses simultanément pour l’Afrique pharmaceutique. Elle confirme que la dépendance aux intrants importés est un risque systémique qui se matérialise précisément quand les conditions mondiales se dégradent. Et elle dit que chaque étape de substitution locale, chaque excipient produit sur le continent, chaque API synthétisé dans une usine africaine, réduit concrètement l’exposition à ce type de choc. La question n’est plus de savoir si l’Afrique doit développer sa capacité de production pharmaceutique intégrée. C’est de savoir à quelle vitesse elle peut le faire avant que la prochaine hausse n’arrive.

Tourisme marocain: ce que le partenariat renforcé Accor-Risma dit vraiment de l’accélération stratégique qui se prépare d’ici 2030

Il y a dans la visite de Sébastien Bazin, PDG d’Accor, au Conseil de surveillance de Risma quelque chose qui dépasse le protocole d’un partenariat commercial ordinaire. Quand le premier dirigeant d’un groupe hôtelier de 5 800 établissements dans 110 pays se déplace personnellement pour siéger au conseil de surveillance de son partenaire marocain, il dit par ce geste que le Maroc occupe dans sa cartographie stratégique une position qui justifie cette attention de premier rang. « Le Royaume demeure une destination stratégique pour le Groupe », déclare-t-il. Une formulation qui, dans la bouche d’un PDG de cette envergure, n’est pas de la courtoisie diplomatique. C’est une allocation de priorité. Ce que ce partenariat renforcé révèle, c’est d’abord une transformation du modèle relationnel entre les deux groupes. Après trente ans de gestion intégrée, le passage à la franchise, mentionné explicitement par Amine Echcherki, président du directoire de Risma, est un changement structurel significatif. La franchise permet à Risma d’accélérer son expansion en capital propre tout en bénéficiant de la puissance commerciale et marketing d’Accor. C’est un modèle qui donne plus d’autonomie opérationnelle à Risma et potentiellement plus de vitesse de déploiement, critique à l’approche de 2030.

Les trois projets annoncés disent chacun quelque chose de précis. Le Sofitel Tangier sur la nouvelle corniche avec vue sur le détroit dit le repositionnement de Tanger comme destination de luxe internationale, pas seulement comme ville de passage. Le programme de rénovation et repositionnement du portefeuille existant dit que la compétitivité ne se construit pas seulement par de nouvelles ouvertures mais par la montée en gamme des actifs existants. Et la création de l’Académie de formation, cofinancée par les deux groupes, est peut-être le signal le plus stratégique de tous. Elle dit que le principal goulot d’étranglement du tourisme marocain n’est pas le manque d’hôtels. C’est le manque de compétences pour les opérer au niveau d’excellence qu’exige une destination de luxe internationale.

Maud Bailly, PDG de Sofitel, résume l’ambition sans détour: « le Maroc s’impose comme une référence incontournable en matière de destinations et d’expériences de luxe. » Pour un secteur qui accueillera le Mondial 2030 et ses flux de visiteurs sans précédent, l’heure n’est plus à la promotion. Elle est à l’infrastructure humaine et physique qui rendra la promesse tenable.

Sclérose en plaques, oncologie, dialyse: comment Sothema réduit d’une année l’autre la dépendance des patients marocains aux importations

Il y a dans les résultats 2025 de la Société de Thérapeutique marocaine (SOTHEMA) une convergence de signaux qui dit quelque chose de plus significatif qu’une bonne année financière. Un chiffre d’affaires consolidé de 3,22 milliards de dirhams en hausse de 15%, un EBITDA de 763 millions en progression de 27%, une marge opérationnelle qui gagne 2,4 points pour atteindre 23,7%, un résultat net part du groupe à 386 millions (+22%). Des chiffres qui décrivent un groupe qui ne se contente pas de croître. Il s’épaissit, se consolide et améliore simultanément sa rentabilité et son périmètre. La progression de 14% à périmètre constant, c’est-à-dire hors effet des acquisitions, dit que la croissance organique est réelle et solide, indépendamment des opérations de croissance externe.
Ce qui change qualitativement en 2025, c’est la nature des actifs que Sothema ajoute à son portefeuille. L’acquisition de Soludia, leader marocain des solutions de dialyse, est un mouvement stratégique qui dit bien plus qu’une diversification de portefeuille. La dialyse est un segment à très fort enjeu de santé publique dans un pays où les maladies rénales chroniques progressent avec l’urbanisation, le diabète et l’hypertension. Entrer dans ce segment, c’est se positionner sur une demande structurellement croissante, avec des barrières à l’entrée élevées et une dépendance aux importations que Sothema peut progressivement réduire.
L’accord avec Lilly sur les droits de la marque CIALIS® est d’une nature différente. Il dit la capacité du groupe à négocier avec les grandes pharmas mondiales pour rapatrier des actifs commerciaux établis sur le marché marocain.
Mais c’est peut-être dans les lancements de produits que se lit le mieux l’ambition de Sothema. Parmi les 14 nouveaux lancements de 2025, dont 7 fabriqués localement, deux méritent une attention particulière. Le premier traitement de la sclérose en plaques à base d’acétate de glatiramère produit au Maroc (une molécule jusqu’ici absente du marché national) et un biosimilaire en oncologie ciblant les cancers du sein, bronchiques et colorectaux. Deux lancements qui ne sont pas des substitutions de génériques ordinaires. Ce sont des thérapies de pointe, produites localement, qui réduisent concrètement la dépendance des patients marocains aux importations pour des pathologies graves et coûteuses. C’est en ces temps de guerre au Moyen-Orient, de perturbation des chaînes logistiques, de déroutage des navires des grands armateurs, et de renchérissement des produits importés que l’on mesure la portée de ce que font les équipes de Sothema. La formulation de Lamia Tazi, PDG du groupe, dit l’intention sans ambiguïté: «contribuer concrètement à améliorer l’accès des patients marocains à ces thérapies».
Le pipeline pour 2026 (25 nouvelles molécules en développement et 30 lancements prévus) dit que le rythme ne va pas ralentir. Un traitement à base de cannabis médical destiné à l’épilepsie, des carpules dentaires, des compléments alimentaires: la diversification thérapeutique de Sothema couvre désormais un spectre qui va bien au-delà des génériques classiques. Pour un groupe qui fêtera son cinquantième anniversaire en 2026, ces chiffres dessinent un acteur pharmaceutique régional qui a su transformer cinq décennies de production locale en plateforme d’innovation et d’expansion continentale.

Côte d’Ivoire-Turquie: ce que la troisième session de consultations politiques révèle de la stratégie de diversification diplomatique d’Abidjan

Le ministre ivoirien délégué auprès du ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, chargé de l’Intégration Africaine et des Ivoiriens de l’Extérieur, Adama Dosso, a pris part, le 2 avril 2026, à la troisième session des Consultations politiques entre la Côte d’Ivoire et la République de Turquie, tenue à Ankara.
Co-présidée par le ministre ivoirien, et le vice-ministre turc des Affaires étrangères, l’ambassadeur Musa Kulaklıkaya, cette rencontre s’inscrit dans un cadre institutionnel visant à dynamiser les échanges politiques, économiques, éducatifs et sécuritaires.
Cela dit, il y a dans le communiqué officiel post-consultation une phrase qui dit plus que les autres sur la nature réelle de la relation ivoiro-turque: «une meilleure mise en œuvre des accords existants». Cette formulation, discrète dans sa construction, dit implicitement que des accords ont été signés mais n’ont pas encore été pleinement exécutés. La troisième session de consultations politiques entre Abidjan et Ankara n’est donc pas le lancement d’un partenariat. C’est une relance, un recalibrage, une tentative de transformer des intentions diplomatiques en résultats mesurables. C’est précisément ce que la session met en avant: «l’importance d’un suivi rigoureux pour que les ambitions affichées se traduisent en actions concrètes». Un langage du suivi et de la redevabilité qui est révélateur dans un contexte diplomatique où les déclarations d’intention sont chroniquement plus nombreuses que les réalisations.
La géographie de ce partenariat dit aussi quelque chose sur les ambitions respectives. La Turquie a considérablement accéléré son engagement en Afrique depuis les années 2000, ouvrant des ambassades, déployant des compagnies aériennes, exportant des drones Bayraktar et construisant des bases militaires.
La Côte d’Ivoire, premier pays d’Afrique de l’Ouest francophone par son PIB et plaque tournante économique de la sous-région, est une cible naturelle pour Ankara qui cherche à diversifier ses partenariats africains au-delà de ses positions traditionnelles en Afrique de l’Est et du Nord. Les cinq secteurs prioritaires identifiés, à savoir l’éducation, l’économie et le commerce, la santé, l’agriculture, la sécurité et la défense, couvrent l’intégralité du spectre d’un partenariat stratégique complet. La sécurité et la défense méritent une attention particulière dans un contexte sahélien où les alliances sécuritaires se recomposent rapidement depuis le retrait français du Mali, du Burkina Faso et du Niger. La Côte d’Ivoire, qui partage des frontières avec ces trois pays en crise, a un intérêt stratégique évident à diversifier ses partenaires sécuritaires. Qu’Ankara figure dans cette liste aux côtés des partenaires occidentaux traditionnels dit la sophistication croissante de la diplomatie ivoirienne.

Transport: 1,8 milliard de dirhams de chiffre d’affaires et trois activités simultanées. Comment, d’opérateur d’autocar, CTM se transforme en groupe multimodal

Un chiffre d’affaires consolidé de plus de 1,8 milliard de dirhams en progression de 40,4%. C’est le chiffre le plus spectaculaire de la communication financière du groupe CTM pour 2025. Une hausse de 40% qui n’est pas organique dans sa totalité. Elle est en partie portée par « l’intégration d’une année pleine de l’activité Transport Maritime », à travers la filiale AML acquise en 2024. L’effet périmètre est donc réel et significatif. Ce qui importe analytiquement, c’est de distinguer ce que CTM a construit de ce qu’il a acheté, et de lire les deux comme les deux jambes d’une même stratégie délibérée de transformation d’un opérateur d’autocar en groupe de transport multimodal.
L’activité interurbaine, « pilier historique du Groupe », continue de croître, portée par la digitalisation et l’élargissement du réseau de distribution. Sur le plan social, le chiffre d’affaires progresse de 2,8% à 556 millions de dirhams. Une croissance modeste mais positive, qui dit que le cœur historique tient, même si la dynamique de croissance consolidée est tirée par les nouvelles activités.
Ce qui change en 2025, c’est la structuration simultanée de trois réseaux urbains (Issal Tétouan, Issal Fès et Issal Tanger) «désormais opérationnels». Une formulation qui dit l’essentiel: CTM n’est plus seulement un opérateur qui relie les villes entre elles. Il commence à opérer à l’intérieur des villes, dans un segment de marché historiquement dominé par des opérateurs locaux peu structurés et par des délégations de service public complexes à négocier.
L’EBITDA consolidé en hausse de 12,1% à 162,4 millions de dirhams et le résultat net part du groupe à 56,2 millions (+20,6%) confirment que la transformation se fait sans sacrifier la rentabilité. Ce qui n’est pas trivial dans un cycle d’expansion qui mobilise simultanément trois segments distincts.
Pour 2026, les « relais de croissance clairement identifiés », à savoir la montée en charge des réseaux urbains, le renforcement du maritime, et la progression de l’interurbain, dessinent un groupe qui a construit sa plateforme multimodale et entre maintenant dans la phase de rendement.

Secteur hospitalier privé: comment le groupe marocain Akdital remplace année après année un service public défaillant dans les zones où l’alternative n’existe pas

Un chiffre d’affaires consolidé de 4,41 milliards de dirhams en hausse de 49% en un an, 41 établissements dans 24 villes, 4 505 lits, 566 077 patients pris en charge (+60%). Ces chiffres décrivent la montée en puissance la plus spectaculaire jamais enregistrée dans le secteur hospitalier privé marocain. Mais c’est un autre chiffre, moins immédiatement visible, qui dit l’essentiel de ce que le groupe Akdital accomplit: 62% de ses patients sont pris en charge dans des établissements situés hors de l’axe Casablanca-Rabat.
Pour l’oncologie, ce taux monte à 66%. Pour la chirurgie cardiovasculaire, 53% des interventions ont lieu en région. Ce ne sont pas des statistiques de croissance. Ce sont des indicateurs d’impact social sur un problème structurel marocain que la médecine publique n’a pas résolu: la désertification médicale des régions. Rochdi Talib, PDG d’Akdital, formule l’ambition fondatrice sans ambiguïté: «contribuer à améliorer l’accès aux soins des patients». Une phrase, répétée depuis la création du groupe, qui est désormais étayée par une réalité opérationnelle. 8 nouveaux établissements en 2025 à Guelmim, Laâyoune, Nador, Oujda et Rabat, une présence dans les 12 régions administratives du Maroc, 31 217 naissances enregistrées dans ses établissements soit 5,8% des naissances nationales contre 2,8% l’année précédente. Ce dernier chiffre est peut-être le plus révélateur. Quand un groupe privé prend en charge près de 6% des naissances d’un pays en l’espace de deux ans, il ne fait plus de la santé privée pour les classes aisées des métropoles. Il remplace partiellement un service public défaillant dans les zones où l’alternative n’existe pas.
La dimension financière confirme la solidité du modèle. Un EBITDA de 1,21 milliard de dirhams (+45%), une marge nette de 11,2%, un résultat net de 494 millions, tout en investissant 2,22 milliards de dirhams dans le développement national et 589 millions dans les projets internationaux. L’endettement net qui passe de 1,75 à 4,27 milliards de dirhams est le signe d’une expansion accélérée assumée, pas d’une fragilité financière. L’émission obligataire de 1,2 milliard pour diversifier les sources de financement dit que le groupe gère sa dette avec méthode.
Ce qui change en 2025, c’est l’ouverture internationale. Dubaï, Riyad, La Mecque, Tunis: Akdital sort du Maroc avec une logique précise. Le modèle « asset light » (cession des actifs immobiliers à des sociétés foncières partenaires) qui a fonctionné au Maroc sera répliqué à l’identique à l’étranger. L’acquisition de l’hôpital Al Mishari à Riyad, rebaptisé Akdital Hospitals Riyadh Olaya, et l’accord pour l’acquisition de Taoufik Hospitals Group en Tunisie ne sont pas des paris risqués sur des marchés inconnus. Ce sont des acquisitions d’actifs existants avec des équipes locales en place, une logique d’intégrateur plutôt que de constructeur.
Pour l’Afrique, Akdital dit quelque chose d’important sur la capacité des opérateurs privés africains à construire des champions sectoriels continentaux depuis leurs marchés domestiques.
 

RDC: 42 ans sans recensement, 200 millions de dollars mobilisés. Ce que le RGPH2 dit de l’urgence de gouverner avec des données réelles

Il y a dans le discours du président Tshisekedi à la table ronde des partenaires techniques et financiers de la RDC, qui s’est tenue le 23 mars 2026 à Kinshasa, une formulation qui résume à elle seule l’ampleur de ce qui se joue: «Continuer à planifier sans des données fiables et actualisées reviendrait à gouverner sans visibilité et donc à affaiblir la capacité de l’État à répondre avec justesse aux attentes de la population». Cette phrase n’est pas rhétorique. Elle dit une réalité administrative concrète et préoccupante. La République démocratique du Congo n’a pas conduit de recensement national depuis 1984. Quarante-deux ans pendant lesquels le pays est passé d’environ 30 millions à plus de 112 millions d’habitants, soit une multiplication par plus de trois de sa population, sans jamais disposer d’une photographie démographique actualisée.
Dans cet intervalle, les gouvernements congolais successifs ont planifié leurs budgets, alloué leurs ressources, construit leurs politiques de santé, d’éducation et d’infrastructure sur des estimations, des projections et des extrapolations dont personne ne peut vraiment garantir la fiabilité. C’est dans ce contexte que la mobilisation de 200 millions de dollars pour financer le deuxième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH2) prend toute sa dimension.
La contribution de la Banque Africaine de développement (BAD) à hauteur de 80 millions de dollars, soit 40% du total, est la plus importante du consortium, devant la Banque mondiale, le FMI, le système des Nations unies, la République de Côte d’Ivoire et les 30 millions déjà mobilisés sur le budget de l’État congolais.
Ce que la structure de ce financement révèle est significatif: les institutions multilatérales ne financent pas un acte administratif. Elles investissent dans l’infrastructure invisible de la gouvernance. Sans données démographiques fiables, aucune politique de développement ne peut être évaluée avec rigueur, aucun budget national ne peut être alloué avec précision, aucun plan sectoriel ne peut être calibré sur la réalité du terrain. Mohamed Coulibaly, chargé de programme de la BAD pour la RDC, le dit avec la clarté d’un praticien: «renforcer l’Institut national de la statistique (INS) et les institutions alignées sur la chaîne de planification, programmation, budgétisation et suivi-évaluation, afin d’assurer une mise en œuvre efficace, transparente et durable».
Le fait que la Côte d’Ivoire ait annoncé un soutien en équipements et en partage d’expérience est un signal supplémentaire. La coopération Sud-Sud sur les capacités statistiques est désormais une réalité opérationnelle, pas une déclaration d’intention. Pour l’Afrique, la RDC est le cas extrême d’un problème structurel continental: l’absence de données démographiques fiables comme obstacle à la planification efficace du développement.

Tourisme golfique au Maroc: ce que le partenariat ONMT-Canal+ dit de l’ambition d’une destination qui refuse de n’être que belle et exotique

L’Office national marocain du Tourisme (ONMT) s’associe à Canal+ pour promouvoir le tourisme golfique marocain. Ainsi, l’Office vient de conclure un partenariat stratégique avec la chaîne de télévision payante française premium pour développer et diffuser un programme dédié au tourisme golfique et aux principales destinations du Royaume. Une initiative qui vise à positionner le Maroc au cœur d’une stratégie audiovisuelle internationale et à renforcer son rayonnement touristique. Dans ce cadre, l’ONMT et Canal+ lancent Izi Driver Maroc, une émission originale combinant road trip golfique, tourisme, culture et lifestyle. La diffusion du programme sur Canal Golf+ est prévues à partir de mi-avril.
Disons qu’il y a dans ce partenariat une logique de ciblage qui mérite d’être lue au-delà de l’annonce d’une émission de télévision. Le golf n’est pas un sport de masse. C’est un sport de niche à très fort pouvoir d’achat. Un golfeur voyageur dépense en moyenne deux à trois fois plus qu’un touriste standard: hébergement premium, restauration haut de gamme, transport, équipements, green fees. Choisir le golf comme axe de promotion touristique internationale, c’est choisir délibérément une clientèle qui valorise la qualité sur le prix. Le choix de Canal+, et plus précisément de Canal Golf+, est à cet égard parfaitement calibré. La chaîne thématique touche une audience européenne qui est précisément le cœur de cible du tourisme marocain haut de gamme (cadres, professions libérales, retraités aisés) des profils qui peuvent s’offrir un séjour golfique au Maroc et qui le font déjà, mais que l’ONMT veut convaincre en plus grand nombre et avec une image plus désirable.
Le format « Izi Driver Maroc » est lui aussi révélateur dans sa conception. Quinze minutes par épisode, huit épisodes, un présentateur humoriste français (Thomas Séraphine) connu pour son accessibilité et son registre grand public. Ce n’est pas un documentaire institutionnel sur les atouts du Maroc. C’est un road trip golfique qui intègre culture, gastronomie et lifestyle dans un format de divertissement fluide.
Ce glissement du registre institutionnel vers le registre du plaisir dit que l’ONMT a compris que la prescription touristique ne se fait plus par la brochure mais par l’expérience vicariante, notamment faire rêver avant de faire voyager.
La géographie des huit épisodes (Marrakech, Rabat, Casablanca, El Jadida, Agadir, Taghazout, Fès, Tanger, Saïdia) dit aussi quelque chose sur l’ambition de déconcentration touristique. En associant le golf à des régions aussi diverses que le Souss, l’Oriental, le Détroit et l’Atlantique central, l’ONMT cherche à montrer que le Maroc golfique n’est pas une destination unique mais un territoire pluriel où chaque région a sa propre identité. Pour un pays qui accueille déjà plusieurs tournois internationaux de golf et qui dispose d’une infrastructure de parcours de premier niveau, cette visibilité audiovisuelle n’est pas un luxe: c’est un outil de conversion d’une notoriété sportive déjà acquise en flux touristiques nouveaux.

Conservation environnementale en Afrique: ce que le partenariat Vodafone-WWF révèle sur les nouvelles formes de financement

Il y a dans la mécanique de cette campagne quelque chose d’instructif sur les nouvelles économies du financement environnemental. Vodafone et WWF ont collecté un million de téléphones inutilisés en trois ans. Un pour chaque livre sterling versée à des projets de conservation en Europe et en Afrique. Le chiffre est à la fois modeste dans l’absolu et significatif dans sa logique: transformer le geste individuel le plus banal (ranger un vieux smartphone dans un tiroir plutôt que de le recycler) en monnaie de conservation est une innovation de design comportemental autant qu’une opération de communication.
Ce qui mérite d’être examiné, c’est la géographie africaine du projet. Au Kenya, WWF travaille à la coexistence entre communautés humaines et faune sauvage, notamment lions et éléphants, dans un corridor transfrontalier avec la Tanzanie, en utilisant des technologies de monitoring.
En Afrique du Sud, la relocalisation de rhinocéros noirs, l’extension des zones protégées et des plateformes numériques mobiles pour les pêcheries communautaires côtières disent un modèle de conservation qui n’est plus séparé du développement économique local.
Et en Tanzanie, 327 femmes formées aux pratiques de pêche durable dans les zones humides du Mara. Un chiffre précis, humain, qui dit que l’argent des téléphones recyclés a une adresse.
La mention que Vodafone fournit des services financiers à 94 millions de clients dans sept pays africains n’est pas accessoire dans ce contexte. Elle dit que le groupe n’est pas un opérateur télécom qui fait de la conservation pour sa communication: c’est une institution économique africaine de premier plan dont les décisions environnementales ont des effets à l’échelle d’un continent.
L’argument du téléphone reconditionné mérite d’être noté. Acheter un smartphone reconditionné plutôt que neuf évite environ 50 kg de CO₂ et l’extraction de plus de 70 kg de matières premières. Dans un continent africain où la croissance de la pénétration mobile est encore forte et où les déchets électroniques représentent un problème croissant, ce modèle circulaire n’est pas qu’une opération de marketing européen. C’est une direction que les opérateurs télécoms africains devraient regarder avec plus d’attention.

Le designer marocain Hicham Lahlou, Chevalier de l’Ordre du Mérite de la République Italienne: au-delà de l’hommage rendu à un parcours individuel

Le designer marocain Hicham Lahlou, vient d’être décoré Chevalier de l’Ordre du Mérite de la République Italienne. Il y a dans cette distinction quelque chose qui dépasse l’hommage rendu à un parcours individuel. L’Ordre du Mérite de la République italienne est la plus haute distinction civile d’un pays qui est, avec la France, l’un des deux épicentres mondiaux du design et du luxe. Que cette distinction soit accordée à un designer marocain, formé et ancré dans une tradition créative du Sud, dit quelque chose de précis sur l’évolution des hiérarchies culturelles mondiales. Pas une révolution, mais un signal: le design produit au Maroc est suffisamment visible, suffisamment influent et suffisamment ancré dans les grandes conversations créatives internationales pour que l’Italie, nation d’Armani, de Prada, de Valentino, juge pertinent d’en honorer l’un des représentants les plus actifs. L’événement cadre dans lequel cette remise a lieu n’est pas anodin: la Journée du Design Italien dans le Monde, organisée à Tanger au Palais des institutions italiennes. Choisir Tanger, ville-frontière, ville de passages, ville méditerranéenne par excellence, pour remettre cette distinction à un designer marocain dit la géographie symbolique de la reconnexion culturelle entre les deux rives.

Trente ans de travail à la croisée du patrimoine artisanal marocain et de l’innovation contemporaine internationale, des collaborations qui ont construit des « ponts durables entre les continents ». Des initiatives qui ont contribué à inscrire le design marocain dans les circuits de légitimation habituellement réservés aux créateurs européens ou nord-américains. Ce parcours est celui d’une diplomatie culturelle menée sans mandat officiel, avec les seuls outils de la création et de la conviction.

Ce que cette distinction italienne révèle sur le design africain en général, c’est que la reconnaissance internationale de ses créateurs n’est plus un accident heureux ou une exception exotique. Elle devient un phénomène récurrent qui dit la maturité d’une scène créative continentale qui a cessé de chercher à imiter les modèles extérieurs pour affirmer sa propre vision du monde.

Hicham Lahlou entre dans le cercle de Patricia Urquiola, la seule étrangère citée parmi les grandes figures du design italien contemporain. Un rapprochement qui n’est pas une flatterie: c’est un positionnement.