Nouvelles technologies, paiements électroniques: comment la filiale NAPS devient le vrai moteur d’un groupe en train de se réinventer

Il y a dans les résultats 2025 de M2M Group une tension analytique que les chiffres bruts ne révèlent pas immédiatement mais qui mérite d’être lue avec soin. D’un côté, le chiffre d’affaires social, celui de la maison mère, accuse une baisse de 22%. De l’autre, le chiffre d’affaires consolidé du groupe progresse de 25%, à 127 millions de dirhams. Ces deux réalités coexistent dans le même bilan, et leur écart dit quelque chose d’essentiel sur la transformation en cours au sein du groupe: M2M Group est en train de se redéfinir autour de ses filiales, et particulièrement autour de NAPS, sa filiale de paiement électronique qui porte l’essentiel de la dynamique de croissance. Le résultat d’exploitation consolidé en hausse de 72% confirme que cette croissance n’est pas artificielle. Elle s’accompagne d’une amélioration de la profitabilité opérationnelle, ce qui exclut l’hypothèse d’une expansion à perte. Mieux encore, en retraitant le produit exceptionnel de 17 millions de dirhams enregistré dans les comptes 2024, un élément non récurrent qui flattait la base de comparaison, le résultat net consolidé 2025 affiche une progression de 96%, passant de 3,3 à 6,5 millions de dirhams. Un doublement de la rentabilité nette, sur une base comparable et purifiée des effets exceptionnels, qui est le signal le plus significatif de ce bilan. Il dit que la croissance de NAPS n’est pas un feu de paille porté par des conditions de marché exceptionnelles. C’est une montée en puissance structurelle d’un acteur qui a su capter la dynamique de digitalisation des paiements au Maroc.

Ce que ce bilan révèle sur M2M Group, c’est en réalité une situation classique dans l’évolution des groupes technologiques. La maison mère, dont l’activité propre recule, transfère progressivement son centre de gravité économique vers des filiales plus agiles, mieux positionnées sur les segments de marché en croissance. La maîtrise des charges d’exploitation au niveau social, qui a permis de préserver le résultat net malgré la baisse du chiffre d’affaires, dit que cette transition est gérée avec discipline, pas subie.

Pour l’écosystème fintech marocain, la trajectoire de NAPS est un indicateur sectoriel pertinent. Dans un marché où la compétition sur les paiements électroniques s’intensifie, une croissance de 25% du chiffre d’affaires consolidé avec une amélioration simultanée de la marge opérationnelle signale un positionnement concurrentiel solide. M2M Group ne disparaît donc pas, il mue.

Marrakech Comedy Festival: comment l’humour s’impose comme instrument du soft power culturel marocain

Il y a dans le lancement du Marrakech Comedy Festival quelque chose qui dépasse largement l’annonce d’un nouveau rendez-vous comique. Ce festival, porté par Karim Debbouze, producteur chevronné (frère de Jamel Debbouze), pilote d’événements comme le Jamel Comedy Club, fort de vingt ans d’expérience dans la production de spectacle et d’événements, et Malik Bentalha, figure majeure de l’humour francophone mêlant scène, cinéma et télévision, pour sa première édition du 4 au 6 juin 2026, est une opération de positionnement culturel délibérément construite. Et l’architecture médiatique qui l’entoure le dit sans ambiguïté: Disney+, 2M, TV5 Monde, NRJ France avec Camille Combal, Fnac Spectacles. Ce n’est pas la constellation de partenaires d’un festival local qui cherche sa légitimité. C’est l’écosystème d’un événement qui ambitionne d’emblée une portée internationale, avec une captation du gala francophone sur Disney+ qui constitue une première pour un spectacle d’humour en langue française sur la plateforme. Une décision que le géant du streaming ne prend pas par défaut. Disney+ sélectionne ses contenus en fonction de leur potentiel d’audience globale et de leur valeur de marque.

Que Marrakech soit le cadre de cette première est un signal fort sur la perception internationale de la ville, et sur la crédibilité que le tandem Debbouze-Bentalha apporte à l’opération. Ce festival s’inscrit dans une stratégie marocaine cohérente de diversification du modèle touristique, aux côtés du Festival International du Film de Marrakech et de l’Atlas Lions Music Festival. En 2025, le tourisme a représenté environ 10% du PIB marocain, avec Marrakech attirant 3 millions de visiteurs annuels. Lancer un festival d’humour international en juin, en pleine haute saison, dans cette ville est autant un acte économique qu’un acte culturel.

La dimension linguistique du festival est également un signal fort. Structurer l’événement autour de trois galas distincts, un arabophone le jeudi confié à Eko, deux francophones les vendredi et samedi animés par Bentalha, n’est pas une concession à la diversité des publics. C’est une déclaration d’ambition internationale et diasporique. Le Maroc, carrefour entre monde arabe et espace francophone, se positionne ici comme la seule scène naturelle capable d’accueillir simultanément les deux grandes traditions comiques du continent, en ciblant explicitement les diasporas maghrébines en France, Belgique, Canada, etc. et les touristes européens. Ce que Karim Debbouze formule comme un « devoir et une fierté » est en réalité une stratégie précisément articulée: faire de Marrakech ce que Montréal est pour le stand-up francophone mondial, un rendez-vous de référence qui attire les talents, les médias et les publics.

La billetterie simultanée sur Guichet.ma et Fnac Spectacles dit que les fondations ont été posées avec méthode. Ce festival ne joue pas local. Il joue continental et mondial dès son premier acte, et Disney+ en est la meilleure preuve.

Taiwan, Cameroun et l’OMC: comment un visa bourré d’erreurs dit tout sur la pression chinoise en Afrique

Il est des incidents diplomatiques qui ressemblent à de la maladresse administrative et qui sont, en réalité, des actes politiques. L’affaire des visas camerounais pour la délégation taïwanaise à la conférence ministérielle de l’OMC appartient clairement à cette catégorie. Les faits, tels que rapportés, sont accablants dans leur séquence: le Cameroun désigne d’abord Taiwan comme « Taiwan, province de Chine » dans les documents pré-voyage, une formulation que Pékin exige et que Taipei refuse catégoriquement. Pris en défaut, le Cameroun propose un document de remplacement exempt de visa, qui arrive truffé d’erreurs, prénoms mal orthographiés, quasi-totalité des délégués déclarés de sexe féminin. Le ministère des Affaires étrangères de Taiwan tire la conclusion qui s’impose: « Cela montre que la partie camerounaise a traité l’affaire avec négligence et sans sincérité. »

Ce que cet épisode révèle sur le Cameroun est à la fois simple et sévère. Un pays qui accueille une conférence ministérielle de l’une des organisations commerciales les plus importantes du monde doit être capable de gérer les accréditations de ses délégués avec un minimum de rigueur procédurale. L’incapacité à délivrer des documents corrects, même après l’intervention du directeur général de l’OMC qui a obtenu de nouveaux visas le 20 mars, dit soit une incompétence administrative réelle, soit une absence totale de volonté politique de régler le problème. Les deux hypothèses sont également préoccupantes pour la réputation diplomatique d’un pays qui aspirait à jouer un rôle de plateforme multilatérale sur le continent.

Le contexte géopolitique est, lui, parfaitement lisible. La Chine entretient des liens économiques et politiques profonds avec l’Afrique, et exerce une pression systématique sur les États du continent pour qu’ils adoptent ses positions sur le statut de Taiwan. Le Cameroun, comme la quasi-totalité des pays africains, ne reconnaît pas Taiwan diplomatiquement. Mais il y a une différence entre ne pas reconnaître un territoire et saboter activement, même par omission, sa participation à une organisation multilatérale dont il est membre de plein droit depuis 2002. Taiwan, premier producteur mondial de semi-conducteurs avancés, participait jusqu’ici à toutes les conférences ministérielles de l’OMC depuis son adhésion il y a 25 ans. Le fait que Yaoundé soit la première ville à briser cette continuité n’est pas un accident de calendrier, c’est un signal que l’influence chinoise en Afrique s’exerce désormais jusque dans la gestion des accréditations diplomatiques.

Ambition énergétique: derrière des résultats 2025 en léger repli, comment TAQA Morocco se positionne sur les filières d’exportation énergétique de l’après-pétrole

Un résultat net en contraction de 7%, baissant de 1 053 à 981 millions de dirhams, aurait pu être lu comme un signal de fragilité. Mais ce serait passer à côté de ce que les résultats 2025 de TAQA Morocco révèlent vraiment: la photographie financière d’un groupe en pleine mue structurelle, qui accepte de comprimer temporairement ses marges pour accélérer une transformation dont les contours dessinent déjà l’opérateur énergétique marocain de demain. Le léger recul du chiffre d’affaires consolidé, de 10 878 à 10 638 millions de dirhams, s’explique par des facteurs conjoncturels identifiés, notamment la révision planifiée de l’unité 6, l’évolution défavorable de la parité USD/MAD, la tendance des prix du charbon, et non par une érosion du modèle opérationnel, qui maintient un taux de disponibilité global de 92,1% et une marge opérationnelle de 23%. Un ratio dette nette/EBITDA de 1,7x confirme que la structure financière reste solide et préserve la capacité d’investissement nécessaire au déploiement de la stratégie.

Ce que cette séquence de résultats dit avant tout, c’est la vitesse à laquelle TAQA Morocco restructure son architecture institutionnelle pour couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur énergétique et hydrique. La création simultanée de quatre nouvelles filiales au quatrième trimestre 2025 (TAQA Morocco Flexible Generation, Transmission, Water et JLEC 1-4) n’est pas un exercice de réorganisation administrative. C’est la construction d’un groupe multi-métiers capable d’adresser en parallèle la production flexible bas-carbone, le transport d’énergie et d’eau, et le dessalement, dans un pays dont les défis hydriques sont devenus aussi critiques que les enjeux énergétiques. Le projet éolien Boujmil, entré en construction avec ses 144 MW, et surtout l’avancement du projet d’hydrogène vert avec Moeve — foncier signé, études de faisabilité lancées pour la production d’ammoniac vert et de carburant industriel — signalent que TAQA Morocco n’est plus seulement un opérateur thermique en transition: c’est un acteur qui se positionne sur les filières d’exportation énergétique de l’après-pétrole.

Ce que les protocoles d’accord signés avec UK Export Finance et la Japan Bank for International Cooperation disent, enfin, mérite d’être lu comme un signal géopolitique autant que financier. Londres et Tokyo ne s’engagent pas dans des mécanismes de soutien au financement sans évaluer la solidité réglementaire, industrielle et diplomatique du pays partenaire. Que TAQA Morocco ait simultanément sécurisé ces deux ancrages en 2025 dit quelque chose sur le crédit dont bénéficie désormais le Maroc dans l’architecture internationale du financement de la transition énergétique.

La proposition de dividende de 38 dirhams par action, en hausse de 3%, ferme élégamment cette séquence. Elle dit aux actionnaires que la mutation est financée, maîtrisée et rémunérée.

Guerre Iran-USA et gel des marchés obligataires: comment l’Angola tire son épingle d’un jeu qui étouffe l’Égypte et la Turquie

Il y a des moments de crise où la géographie économique se redistribue avec une brutalité qui dit tout sur qui est structurellement solide et qui ne l’est pas. Depuis le déclenchement de la campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran le 28 février 2026, les marchés de dette des économies émergentes ont subi un quasi-gel: 3,3 milliards de dollars retirés en une semaine, plus de 5 milliards sortis des obligations corporate à haut rendement, la plus grande sortie depuis le choc tarifaire américain d’avril 2025. Dans ce paysage de capitulation généralisée, un pays africain fait figure d’exception saisissante: l’Angola. Tandis que les spreads de crédit de l’Égypte s’écartaient de 44 points de base et ceux de la Turquie de 36, l’Angola compressait les siens de 39 points de base, à 504 bps. Un mouvement inverse qui dit, en langage financier, que les investisseurs considèrent désormais le risque angolais comme moins élevé qu’avant la guerre. Ce n’est pas anodin. C’est la traduction mécanique d’un positionnement géopolitique et économique. L’Angola est un producteur de pétrole, et la guerre contre l’Iran fait monter les prix du brut. Quand le Détroit d’Ormuz se ferme et que l’infrastructure énergétique du Golfe subit des attaques sans précédent, les acheteurs de pétrole se retournent vers des fournisseurs alternatifs stables, et l’Angola, premier producteur d’Afrique subsaharienne, se retrouve mécaniquement revalorisé. Un basculement qui n’est pas seulement conjoncturel. Il illustre une réalité structurelle que les marchés intègrent progressivement. Dans un monde de fragmentation géopolitique croissante, les économies africaines productrices de matières premières ne sont plus seulement des marchés périphériques exposés aux chocs externes, elles peuvent en être les bénéficiaires.

L’Égypte, en revanche, illustre le cas inverse. Économie importatrice de pétrole et de blé, pays dont la stabilité économique dépend étroitement du coût de l’énergie et des prix alimentaires mondiaux, elle subit de plein fouet la double pression de la hausse des coûts d’importation et de l’élargissement de ses spreads souverains.

Ce que cet épisode révèle pour l’Afrique, c’est la persistance d’une fracture continentale fondamentale entre économies productrices de ressources, capables de transformer les crises mondiales en avantage comparatif ponctuel, et économies importatrices, structurellement vulnérables aux mêmes chocs. L’Angola a su lever de la dette cette semaine quand presque personne d’autre ne pouvait le faire. C’est une fenêtre, pas une certitude, mais c’est une fenêtre que Luanda a su utiliser.

Retour de l’exploration pétrolière mondiale: pourquoi l’Angola, la Namibie et l’Égypte se retrouvent soudain au centre du jeu

Il y a un moment dans chaque cycle industriel où ce qui était évident redevient urgent. Ce moment est arrivé pour l’exploration pétrolière mondiale, et l’Afrique en est l’un des bénéficiaires les plus directs. La conférence CERAWeek de Houston a sonné, cette semaine, comme une capitulation collective des grandes compagnies pétrolières face à une réalité qu’elles avaient longtemps différée: l’industrie remplace moins de 25% de sa production annuelle, contre cinq fois sa production annuelle lors de l’âge d’or de l’exploration entre les années 1950 et 1970. Le déficit de réserves s’approche à vitesse grand V, et les acquisitions, stratégie privilégiée ces dernières années pour éviter le risque géologique, ne suffisent plus à combler l’écart.

« Companies are realizing this huge reserves replacement gap is not one that they can M&A their way out of », a résumé un partenaire du cabinet Bracewell. Ce retour forcé à la géologie et à la géographie replace l’Afrique exactement là où ses ressources l’ont toujours positionnée: au cœur du jeu. Trois pays africains émergent avec une acuité particulière de ce panorama. L’Angola d’abord, dont la transformation réglementaire mérite d’être soulignée sans faux-semblant. Alcides Andrade, membre du conseil exécutif de l’Agence nationale angolaise du pétrole, l’a annoncé clairement à Houston. Les rounds de licensing qui prenaient 18 à 24 mois sont désormais bouclés en moins de six mois, avec un objectif de réduction à trois mois. Ce n’est pas un détail administratif. C’est un signal de compétitivité adressé aux majors qui arbitrent entre bassins selon la vitesse à laquelle un pays leur permet d’aller du bloc découvert au premier baril. Dans un secteur où Equinor vise désormais deux à trois ans entre découverte et première production contre cinq à six auparavant, chaque mois gagné dans le processus réglementaire est un avantage comparatif réel.

La Namibie ensuite, citée dans le même souffle que le Brésil comme exemple de pays où les majors peinent à concrétiser les découvertes, mais aussi comme terrain actif de BP via sa coentreprise Azule Energy avec Eni, qui y a annoncé des découvertes en 2025. La tension entre la promesse géologique namibienne et les difficultés d’exécution dit quelque chose d’important: le bassin d’Orange est réel, le potentiel est reconnu, mais transformer la découverte en production requiert une gouvernance et une infrastructure que le pays est encore en train de construire en urgence.

L’Égypte enfin, où BP a également enregistré des découvertes en 2025, confirme son statut de juridiction mature capable d’absorber rapidement les investissements d’exploration.

Ce que CERAWeek révèle pour l’Afrique, c’est que la fenêtre s’est rouverte, mais les pays qui sauront la traverser seront ceux qui auront su, comme l’Angola, transformer leur urgence réglementaire en avantage compétitif mesurable.

Bénin–Chine: sept éditions de bourses d’excellence et 158 millions de FCFA plus tard, ce que le soft power académique chinois construit vraiment

Il y a une logique dans la durée que les chiffres seuls ne capturent pas toujours. Depuis 2019, le Prix d’excellence de la « Ceinture et la Route de la Soie » a soutenu près de 350 étudiants béninois pour un montant cumulé de 158 millions de FCFA. Environ 240 869 euros sur sept ans, ce n’est pas une somme colossale à l’échelle d’une coopération bilatérale. Mais ce n’est pas le montant qui importe ici. C’est la méthode, la régularité et la symbolique soigneusement orchestrée d’une cérémonie annuelle qui convoque ambassadeur chinois, autorités ministérielles béninoises, recteurs d’universités et parents d’étudiants dans une même salle, pour célébrer publiquement le mérite académique sous le signe d’une coopération bilatérale.

La Chine ne finance pas seulement des étudiants, elle investit dans une narrative: celle d’un partenaire bienveillant, présent dans le quotidien des familles béninoises, attentif à l’excellence individuelle, sensible aux questions de genre et d’inclusion des personnes en situation de handicap.

Cette septième édition, qui distingue une cinquantaine de lauréats avec une attention explicite à ces dimensions sociales, dit que Pékin a compris quelque chose que beaucoup de partenaires occidentaux tardent encore à intégrer: le soft power le plus durable ne se construit pas dans les grandes conférences diplomatiques, mais dans les cérémonies de remise de diplômes, dans les discours adressés aux jeunes étudiants, dans les photos de famille avec l’ambassadeur. La ministre conseillère à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche Scientifique du Bénin, Sèdami MEDEGAN FAGLA a d’ailleurs parfaitement joué le jeu de cette narrative en qualifiant ces bourses de « levier d’émulation et source d’inspiration pour la jeunesse béninoise ». Une formulation qui transcende la relation donateur-bénéficiaire pour installer Pékin dans le rôle du partenaire du développement national.

Ce que cette septième édition révèle sur le Bénin, c’est aussi la stratégie d’un « petit » État qui diversifie intelligemment ses sources de coopération académique, sans ostentation anti-occidentale, en cultivant méthodiquement ses relations avec une puissance qui investit dans ses cerveaux de demain. 350 étudiants récompensés, c’est 350 futurs cadres, fonctionnaires, entrepreneurs et décideurs qui auront grandi avec le souvenir d’une cérémonie chinoise dans leur trajectoire personnelle. C’est cela, la géopolitique du capital humain.

Casablanca, onzième rendez-vous de l’efficacité énergétique africaine: le Maroc confirme son rôle de plateforme continentale de la décarbonation

Il y a des événements qui se répètent année après année sans jamais vraiment dire grand-chose, et d’autres dont la longévité est en soi un signal. Les Rencontres Africaines de l’Efficacité Énergétique, initiées en 2016 par AOB Group en partenariat avec l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique, atteignent leur onzième édition le 12 mai 2026 au Hyatt Regency de Casablanca. Une décennie d’existence dans un domaine aussi technique et exigeant que l’efficacité énergétique, sous l’égide du Ministère de la transition énergétique, avec des passages à Abidjan et dans trois COP consécutives, dit quelque chose de précis sur la trajectoire du Maroc: ce pays n’attend plus qu’on lui dicte l’agenda climatique africain, il le co-construit, édition après édition, avec une constance qui force le respect.

Ce qui distingue cette onzième édition des précédentes, c’est l’entrée en scène massive de la finance carbone comme sujet central. Le panel qui lui est consacré réunit Bank of Africa, la Fondation KliK Suisse, la BERD, l’ONUDI et la BAD. Un alignement d’acteurs qui dit que le financement de la décarbonation africaine n’est plus une discussion de principe mais une opération en cours de structuration.

Le Maroc, pionnier de l’engagement de décarbonation sur le continent, se retrouve face au défi stratégique de canaliser les capitaux verts internationaux vers des projets concrets, mesurables, reproductibles. C’est précisément ce que ce sommet tente de faire, panel après panel.

Le second fil conducteur de cette édition est la construction durable. L’industrie du bâtiment est l’une des plus énergivores du continent, et la convergence entre rénovation énergétique, nouveaux matériaux, intelligence artificielle et bâtiments à basse consommation représente un chantier colossal pour les économies africaines en pleine urbanisation. L’initiative du Buyers Club, née en 2018 de cette même plateforme, illustre concrètement ce que ces rencontres peuvent produire au-delà du discours. En mutualisant les achats de climatiseurs nouvelle génération conformes au Protocole de Montréal au sein de Bank of Africa, avec des économies d’énergie documentées jusqu’à 70% sur les agences pilotes de Marrakech, le cycle a démontré qu’il pouvait être un incubateur de pratiques reproductibles à l’échelle continentale.

Ce que cette onzième édition révèle, au fond, c’est que le Maroc a su faire de Casablanca un nœud régional de la gouvernance énergétique africaine, discret, régulier, technocratiquement sérieux, là où d’autres capitales africaines cherchent encore leur format.

Marché obligataire marocain: ce que la gouvernance de l’emprunt de 5 milliards d’OCP et une assemblée générale désertée révèlent sur la maturité du marché des capitaux

Un avis de convocation à une assemblée générale d’obligataires n’est pas, en apparence, le document le plus spectaculaire qui soit. Mais quand il concerne OCP, le géant mondial des phosphates, pilier de l’économie marocaine et acteur stratégique de la souveraineté alimentaire africaine, chaque détail de sa mécanique financière mérite d’être lu avec attention. En décembre 2024, OCP a procédé à une émission obligataire de 5 milliards de dirhams, soit environ 500 millions de dollars, dans le cadre d’un programme de financement par le marché domestique marocain. Ce que révèle aujourd’hui la convocation à cette assemblée générale ordinaire des obligataires, c’est moins l’opération elle-même que l’architecture de gouvernance qui l’encadre, et ce que cette architecture dit sur la maturité du marché financier marocain.

La mise en place d’une masse obligataire dotée de la personnalité morale, l’élection d’un représentant permanent, en l’occurrence le cabinet HDID CONSULTANTS, chargé de défendre les intérêts collectifs des porteurs, la définition précise de ses pouvoirs et de sa rémunération annuelle de 50 000 dirhams HT: tout cela n’est pas de la routine administrative. C’est l’application rigoureuse d’un cadre légal, notamment l’article 299 de la loi 17-95 sur les sociétés anonymes, qui confère aux investisseurs obligataires des droits collectifs réels, opposables à l’émetteur. Le fait que la première convocation du 21 mars 2025 n’ait pas atteint le quorum nécessaire à la délibération – d’où une deuxième convocation pour le 10 avril 2026 – est un détail opérationnel courant, mais qui dit aussi quelque chose sur la dispersion et la passivité relative des porteurs d’obligations dans le marché domestique marocain, un phénomène commun aux marchés obligataires émergents où la culture de l’actionnaire-obligataire actif est encore en construction.

Ce qui importe ici, c’est la trajectoire que cet emprunt illustre. OCP, dont le capital atteint 8,28 milliards de dirhams, choisit de financer une partie de ses besoins via le marché obligataire local plutôt que de recourir exclusivement aux marchés internationaux ou aux financements bancaires classiques. C’est un signal de confiance dans la profondeur du marché des capitaux marocain, et simultanément un vecteur de son approfondissement.

Pour l’Afrique, ce que la démarche d’OCP illustre est plus large. Les champions continentaux capables de lever des milliards sur leurs marchés domestiques contribuent à construire les infrastructures financières locales dont le continent a besoin pour financer son développement sans dépendance excessive aux capitaux extérieurs.

2 000 milliards de dollars de transactions mobile money: l’Afrique subsaharienne propulse la révolution, mais 75% des comptes restent dormants

Il a fallu vingt ans au mobile money pour franchir le cap du premier billion de dollars de transactions annuelles. Il n’en a fallu que quatre pour doubler ce chiffre. Ce rapport de vitesse, à lui seul, dit quelque chose d’essentiel sur la phase dans laquelle se trouve ce secteur: non plus l’émergence laborieuse, mais l’accélération exponentielle.

Le rapport « État du secteur de la monnaie mobile 2026 » de GSMA, qui documente le franchissement du cap des 2 000 milliards de dollars de transactions en 2025, avec 2,3 milliards de comptes enregistrés et 593 millions de comptes actifs mensuellement, est une photographie saisissante d’un secteur qui a redéfini l’inclusion financière mondiale depuis un téléphone portable et un réseau d’agents de proximité. L’Afrique subsaharienne est au cœur de cette dynamique. C’est d’elle que provient la majorité des nouveaux comptes enregistrés et actifs.

Disons que ce n’est pas une surprise pour qui a suivi la trajectoire du secteur depuis M-Pesa au Kenya jusqu’aux plateformes panafricaines d’aujourd’hui. Mais ce que le rapport dit avec une honnêteté qui mérite d’être soulignée, c’est que le succès agrégé masque des tensions structurelles profondes. Près de 75% des comptes restent inactifs chaque mois. Un chiffre accablant. Un des centaines de millions de personnes ont un pied dans le système financier numérique sans y être vraiment entrées, enregistrées mais pas utilisatrices, incluses statistiquement mais pas économiquement. Les raisons sont connues et documentées: la fraude, qui reste un frein persistant à la confiance, et les taxes sur les transactions, qui poussent les utilisateurs à revenir au cash dans les pays où elles s’appliquent. Cette dernière observation mérite l’attention des décideurs africains. Taxer le mobile money, c’est taxer l’inclusion financière elle-même.

L’autre fracture que le rapport met en lumière avec une précision inconfortable concerne le genre. Dans sept des dix pays étudiés, les femmes titulaires d’un compte de mobile money l’utilisent moins que les hommes. Seuls le Ghana, le Kenya et le Nigeria échappent à ce pattern. Un différentiel d’usage qui révèle que l’accès au compte n’est pas équivalent à l’accès au service, et que les obstacles à l’utilisation régulière par les femmes sont autant culturels et sociaux que technologiques. Ce que ce rapport dit en définitive sur l’Afrique subsaharienne, c’est qu’elle a démontré au monde que le mobile money peut fonctionner à grande échelle, mais qu’elle doit maintenant résoudre le paradoxe de ses propres succès. Convertir la masse des comptes dormants en utilisateurs actifs, éliminer les taxes qui découragent l’usage, et faire en sorte que l’inclusion financière numérique soit aussi une réalité pour les femmes qu’elle commence à l’être pour les hommes.