Ouganda: 12,45 millions de dollars dorment à la banque pendant que les tiques déciment le bétail. Ce que la colère des députés révèle de la panne de l’innovation

La convocation des responsables du ministère ougandais des Sciences, des Technologies et de l’Innovation devant le Comité du budget du Parlement de la République d’Ouganda, le 17 avril 2026, a la solennité procédurale d’un contrôle parlementaire ordinaire. Mais derrière les échanges de formalités se joue un drame silencieux qui touche à la chair même de l’économie rurale ougandaise. Le constat dressé par le Comité des affaires présidentielles est accablant: 46 milliards de shillings, soit environ 12,45 millions de dollars, destinés à financer des projets d’innovation, dont la recherche cruciale sur les solutions anti-tiques, dorment depuis deux exercices consécutifs sur des comptes de la Banque de développement de l’Ouganda. Pendant ce temps, les éleveurs, souvent de petits exploitants pour qui chaque vache est un capital sur pattes, continuent de voir leurs troupeaux décimés par les maladies transmises par les tiques, faute de solutions locales abordables. L’ironie est cruelle et le président du Comité, Alex Byarugaba, l’a soulignée avec une sobriété qui en dit long: le comité reconnaît le fardeau que représentent ces maladies et la nécessité de solutions locales pour permettre la substitution des importations. Mais au moment de la rédaction du rapport, pas un shilling n’avait quitté les coffres de la banque pour atteindre les laboratoires des chercheurs.
La colère du président de la commission du budget, Patrick Isiagi Opolot, est à la mesure de l’absurdité administrative qu’il dénonce. « Dire que de l’argent a été reçu et jamais utilisé équivaut à un abus de pouvoir », a-t-il tonné, exigeant de savoir quel agent comptable a pu laisser dormir des fonds publics pendant deux ans sans rendre de comptes. Une question qui résonne comme un réquisitoire contre une culture de l’inertie bureaucratique qui gangrène trop souvent les ministères techniques africains. L’argent est bien là, voté par le Parlement, débloqué par le gouvernement, mais il reste prisonnier d’un circuit de décision opaque où personne n’ose appuyer sur le bouton du décaissement. Les 25 milliards de shillings de subventions (environ 6,77 millions de dollars américains) spécifiquement destinés aux chercheurs en lutte anti-tiques sont le symbole de ce gâchis. Ils représentent non seulement une opportunité scientifique manquée, mais aussi un préjudice économique direct pour des milliers d’éleveurs qui auraient pu bénéficier d’acaricides plus efficaces ou de vaccins innovants développés localement. La menace brandie par les députés de suspendre tout financement supplémentaire et de refuser les futures allocations budgétaires est un électrochoc salutaire. Elle rappelle que la souveraineté scientifique et alimentaire ne se décrète pas dans les discours, mais se construit dans la capacité à transformer des crédits budgétaires en pipettes de laboratoire et en flacons de traitement dans les mains des vétérinaires de brousse. Ce que ce scandale révèle, c’est le gouffre abyssal qui sépare, dans certains rouages de l’État, l’intention politique affichée de sa traduction opérationnelle sur le terrain. Et pendant que les commissions enquêtent, les tiques, elles, continuent de prospérer.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *