Evlox ferme son usine de Settat: comment 180 ans d’histoire industrielle s’effacent en laissant 500 travailleurs marocains sans réponse

Il y a quelque chose de brutalement révélateur dans la manière dont Evlox a mis fin à son activité. Pas de procédure collective, pas de plan social, pas de déclaration officielle, juste des téléphones déconnectés, un site internet tombé dans le vide, et une usine à Settat (ville située à 57 km de Casablanca) dont les machines se sont arrêtées sans préavis. Cinq cents travailleurs marocains se retrouvent dans un flou juridique et économique que la discrétion assourdissante de la direction rend encore plus difficile à appréhender. Cette fin sans forme est peut-être le dernier chapitre le plus honnête d’une histoire industrielle qui a toujours placé ses pivots stratégiques en Europe, en laissant le Maroc dans le rôle du site de production délocalisé, utile en période de compétitivité-coût, vulnérable dès que la structure financière globale vacille. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Evlox, héritière de la légendaire Tavex, qui fut au sommet de sa gloire le premier producteur de denim d’Europe, avait construit sa compétitivité sur un modèle dont la plante marocaine de Settat était le cœur battant. Dix millions de mètres de tissu par an, 90% de denim, un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros en 2023, des projets de modernisation pour 2024. Tout cela s’est dissous en quelques mois, après des retards de salaires de plus de quatre mois qui ont provoqué l’exode progressif des employés, y compris des cadres, bien avant l’arrêt officiel.

Ce que cette fermeture dit sur le Maroc industriel mérite d’être énoncé sans détour. Le Maroc a fait le choix stratégique de s’insérer dans les chaînes de valeur textiles mondiales comme site de production compétitif. Une stratégie qui a généré des dizaines de milliers d’emplois mais qui expose de manière structurelle le pays aux aléas financiers de donneurs d’ordres et d’actionnaires dont les centres de décision sont à Madrid, Francfort ou Paris.

Quand Aurelius, le fonds de restructuration allemand qui avait racheté Tavex pour vingt millions d’euros, revend à des investisseurs privés espagnols qui rebaptisent l’ensemble Evlox, le Maroc n’est pas à la table des négociations. Il en subit les conséquences. La fermeture d’Evlox n’est pas la fin d’une époque textile au Maroc, le secteur demeure un pilier de l’économie nationale. Mais elle rappelle, avec une brutalité salutaire, que l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales n’est pas une garantie de stabilité: c’est un pari permanent, dont les travailleurs de Settat paient aujourd’hui les intérêts.

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