INTERVIEW DU MOIS
Pour Badr Ikken, lâhydrogĂšne vert reprĂ©sente bien plus quâun simple levier Ă©nergĂ©tique : câest une opportunitĂ© de souverainetĂ©, dâinnovation et dâemploi pour le Maroc. Dans cet entretien, lâex-directeur fondateur de lâIRESEN revient sur les atouts naturels du pays, la logique pragmatique du modĂšle marocain, et la place centrale du capital humain dans la construction dâune chaĂźne de valeur nationale durable.
Dans un contexte mondial marquĂ© par lâurgence climatique et la redĂ©finition des Ă©quilibres Ă©nergĂ©tiques, le Maroc sâaffirme comme un acteur stratĂ©gique sur lâĂ©chiquier de la transition verte. Entre ambitions industrielles, diplomatie Ă©nergĂ©tique et recherche de souverainetĂ©, le Royaume a choisi dâinscrire son dĂ©veloppement dans la durĂ©e, misant sur les Ă©nergies renouvelables comme pilier de croissance et de stabilitĂ©. Au cĆur de cette dynamique, un concept sâimpose aujourdâhui comme catalyseur dâun nouveau cycle : lâhydrogĂšne vert. Ce vecteur Ă©nergĂ©tique, encore jeune Ă lâĂ©chelle industrielle, porte la promesse dâune dĂ©carbonation profonde et dâune relocalisation des chaĂźnes de valeur autour de technologies propres.
Ancien directeur fondateur de lâIRESEN, et aujourdâhui CEO du cabinet GI3, Badr Ikken a Ă©tĂ© lâun des principaux architectes de cette stratĂ©gie marocaine de lâinnovation Ă©nergĂ©tique. Visionnaire et pragmatique, il a contribuĂ© Ă positionner le Maroc comme un laboratoire Ă ciel ouvert de la transition Ă©nergĂ©tique en Afrique, articulant recherche scientifique, industrialisation et formation. Ă travers son parcours, se dessine une conviction forte : celle que la rĂ©ussite du Maroc dans ce domaine ne dĂ©pend pas uniquement des ressources naturelles dont il dispose, mais de sa capacitĂ© Ă crĂ©er un environnement propice Ă lâinvestissement, Ă la coopĂ©ration internationale et Ă la montĂ©e en compĂ©tence de ses ingĂ©nieurs et chercheurs.
Alors que le monde se prĂ©pare Ă une recomposition des rapports de force autour de lâĂ©nergie propre, le Maroc, lui, avance Ă pas mesurĂ©s mais sĂ»rs. « Le Royaume prĂ©pare lâenvironnement mais ne porte pas le risque », souligne Badr Ikken, rappelant que la stratĂ©gie nationale repose avant tout sur la crĂ©ation dâun cadre attractif et sur la maĂźtrise du savoir-faire. Dans cet entretien, il revient sur la vision du Maroc pour lâhydrogĂšne vert, sur le rĂŽle structurant de la recherche et de lâinnovation, mais aussi sur les enjeux Ă©conomiques et gĂ©opolitiques de cette nouvelle rĂ©volution Ă©nergĂ©tique africaine.
Q1 : Pourquoi le Maroc se positionne sur la filiĂšre hydrogĂšne vert ?
« Pourquoi le Maroc se positionne sur cette filiĂšre â on a bien dit Ă©mergente â donc une filiĂšre sur laquelle nous nous positionnons sur le moyen terme. Les raisons sont diverses. Nous avons plusieurs atouts, mais la premiĂšre raison est que nous sommes conscients aujourdâhui plus quâhier de la nĂ©cessitĂ© de commencer Ă remplacer les Ă©nergies fossiles.
Nous savons que les rĂ©serves dâĂ©nergies fossiles deviennent limitĂ©es. Les tensions gĂ©opolitiques nous encouragent Ă©galement Ă contribuer au dĂ©veloppement de notre souverainetĂ© Ă©nergĂ©tique. Dans ce contexte, nous ne pouvons plus rester un pays uniquement importateur. Plusieurs partenaires du Royaume du Maroc ne souhaitent plus non plus ĂȘtre dĂ©pendants de ces Ă©nergies fossiles.
Alors, quelles sont les solutions ? Lâune dâelles consiste Ă utiliser les Ă©nergies renouvelables : le solaire et lâĂ©olien. Elles nous permettent de dĂ©carboner certains secteurs, mais pas tous â seulement ceux qui sont Ă©lectrifiables ou facilement Ă©lectrifiables.
Si je cite, par exemple, lâaviation ou le transport maritime, il est difficile de les Ă©lectrifier. Câest pourquoi nous continuons Ă utiliser les Ă©nergies fossiles. La solution est donc de recourir aux Ă©nergies alternatives : les Ă©nergies renouvelables, le solaire et lâĂ©olien, principalement pour notre pays, et de produire de lâhydrogĂšne Ă partir de lâeau.
ConcrĂštement, il faut procĂ©der Ă un dessalement de lâeau de mer â nous nâutiliserons pas les nappes phrĂ©atiques â, puis, Ă partir de cette eau, un processus dâĂ©lectrolyse permet de sĂ©parer la molĂ©cule et de produire de lâhydrogĂšne et de lâoxygĂšne. »
Q2 : Quels sont les dĂ©rivĂ©s produits Ă partir de lâhydrogĂšne vert ?
« Cet hydrogĂšne peut ĂȘtre utilisĂ© comme vecteur Ă©nergĂ©tique, mais on peut Ă©galement le transformer. Câest pourquoi jâai parlĂ© de lâammoniac : la synthĂšse de lâammoniac consiste Ă capter de lâazote â facilement rĂ©cupĂ©rable, car trĂšs prĂ©sent dans lâair â pour produire du NHâ.
Cette matiĂšre premiĂšre permet de dĂ©carboner une filiĂšre existante au Maroc : celle des engrais azotĂ©s. Câest un autre atout de notre pays, car nous avons une industrie importante dans ce domaine. Nous pourrions ainsi utiliser lâammoniac vert au lieu de lâimporter. Il y a donc un double enjeu : rĂ©pondre Ă nos besoins nationaux et, Ă terme, envisager lâexportation.
LâhydrogĂšne vert et ses dĂ©rivĂ©s, comme lâammoniac vert, le mĂ©thanol ou encore les carburants synthĂ©tiques (ISAF), tels que le kĂ©rosĂšne synthĂ©tique, pourront ĂȘtre utilisĂ©s Ă moyen et long terme pour dĂ©carboner ces secteurs. »
Q3 : Quels sont les atouts naturels du Maroc pour lâhydrogĂšne vert ?
« Le Royaume du Maroc dispose de ressources naturelles importantes et variĂ©es. Nous avons des rĂ©gions avec un ensoleillement trĂšs Ă©levĂ© â le Maroc est classĂ© 9á” au monde pour ses ressources solaires â et 31á” pour lâĂ©olien. Cet avantage nous permet de combiner les deux sources dâĂ©nergie et de produire presque 24 heures sur 24 de lâĂ©lectricitĂ© verte, et donc de lâhydrogĂšne vert qui pourra Ă©galement ĂȘtre transformĂ©. »
Q4 : Quel est le potentiel économique et en emplois de cette filiÚre ?
« Chaque gigawatt dâhydrogĂšne vert, ou chaque gigawatt dâhydrogĂšne, puis la synthĂšse dâammoniac vert, reprĂ©sentent un investissement de 2 Ă 2,7 milliards de dollars.
En ce qui concerne la crĂ©ation dâemplois â directs, indirects et induits â, on parle dâun potentiel de 35 000 Ă 40 000 emplois par gigawatt. Dâici 2035, le Royaume du Maroc pourrait se positionner sur environ 200 gigawatts installĂ©s. Cela reprĂ©sente plus de 4 millions dâemplois directs, indirects et induits.
Nous avons dâailleurs constatĂ©, lors du dĂ©veloppement du solaire et de lâĂ©olien dans le cadre du plan solaire marocain, que les Ă©coles dâingĂ©nieurs et universitĂ©s du Royaume ont su se montrer rĂ©actives et efficaces pour former rapidement des ressources humaines qualifiĂ©es. »
Q5 : DiffĂ©rence dâapproche du Maroc par rapport Ă dâautres pays
« Lâapproche du Royaume du Maroc diffĂšre lĂ©gĂšrement de celle de plusieurs pays, notamment de lâUnion europĂ©enne. Celle-ci souhaite rapidement substituer les importations dâĂ©nergies fossiles. Le Maroc, lui, adopte une dĂ©marche plus pragmatique : il se positionne sur cette filiĂšre en mettant en place un environnement favorable pour attirer les investisseurs.
Ces investisseurs se positionnent sur les marchĂ©s les plus abordables et les plus prometteurs, Ă court et moyen terme. Câest pourquoi jâai Ă©voquĂ© lâammoniac vert.
Le Maroc prĂ©pare lâenvironnement, mais ne porte pas le risque : il est assumĂ© par les consortiums dâinvestisseurs, qui identifient leurs clients. Ces groupes industriels nâinvestiront massivement que lorsque les projets seront Ă©conomiquement viables, ce qui commence Ă se confirmer pour les projets Ă moyen terme. »
Q6 : Quelle est la chaĂźne de valeur et le rĂŽle du capital humain ?
« Comme je lâai mentionnĂ©, chaque projet dâun gigawatt dâhydrogĂšne vert â puis de synthĂšse dâammoniac vert â reprĂ©sente un investissement de 2 Ă 2,7 milliards de dollars.
Cette filiĂšre Ă©mergente couvre une chaĂźne de valeur trĂšs large : dessalement, solaire, Ă©olien (souvent combinĂ©s), Ă©lectrolyse, synthĂšse de lâammoniac, captation du COâ, transport et stockage de lâhydrogĂšne et de ses dĂ©rivĂ©s. Ă cela sâajoute toute la partie Ă©lectrique, souvent oubliĂ©e : transformateurs, pompes, Ă©changeurs, conduites, infrastructures de transport et de stockage, ainsi que les infrastructures portuaires.
Chacun de ces maillons génÚre des besoins en compétences : ingénieurs électriciens, thermiciens, chimistes, etc. Le Maroc peut capitaliser sur son potentiel existant, mais il faut spécialiser les étudiants à travers des formations appliquées.
Plusieurs universitĂ©s encouragent dĂ©jĂ ces formations via des plateformes de formation pratique. Je citerai lâUniversitĂ© Mohammed VI et lâIRESEN avec la plateforme Green H2A. Plusieurs Ă©coles dâingĂ©nieurs se positionnent Ă©galement sur ces sujets, tout comme la plateforme technique de formation sur lâhydrogĂšne vert de Jorf. »
Q7 : Cadre réglementaire et infrastructures
« Aujourdâhui, quel est lâĂ©tat dâavancement ? Sur le plan lĂ©gislatif, les lois importantes sur lâautoproduction ont vu leurs textes, dĂ©crets et arrĂȘtĂ©s adoptĂ©s. LâONEE a dâailleurs montrĂ© lâexemple en soutenant et en lançant des projets. JâespĂšre que les autres rĂ©gies suivront rapidement afin dâencourager lâĂ©mergence de nouveaux projets et la dĂ©carbonation du secteur industriel.
Concernant la loi 13-09 sur les Ă©nergies renouvelables et sa nouvelle mouture, tous les dĂ©crets et arrĂȘtĂ©s dâapplication sont en place. Il reste encore quelques procĂ©dures Ă clarifier, notamment sur les scĂ©narios dâinjection, mais ces ajustements permettront de renforcer lâutilisation des Ă©nergies renouvelables. »
Q8 : Transition énergétique et décarbonation
« Oui, alors, je vous remercie pour cette question pertinente. Câest pour cela que jâai insistĂ© sur le fait que la stratĂ©gie de lâhydrogĂšne vert viendra renforcer le mix Ă©nergĂ©tique et ladĂ©carbonation de notre Ă©conomie Ă moyen terme. ll sâagit dâune vĂ©ritable transition Ă©nergĂ©tique, qui exige de poursuivre les efforts de dĂ©carbonation du secteur Ă©lectrique et des filiĂšres Ă©lectrifiĂ©es ou facilement Ă©lectrifiables.Nous avons cependant connu, ces deux derniĂšres annĂ©es, quelques retards liĂ©s Ă la rĂ©glementation, notamment sur la moyenne et la basse tension, ce qui a freinĂ© la valorisation du potentiel solaire et Ă©olien dans le secteur industriel. »
Q9 : Livre et conclusion
« Oui, un des derniers ouvrages que je lis actuellement â malheureusement en allemand â est celui du professeur Rademacher, membre fondateur du Club de Rome, intitulĂ© All In.
Son sous-titre Ă©voque le bien-ĂȘtre de nos populations, qui passera par une transition Ă©nergĂ©tique durable et Ă©quitable. LâidĂ©e est que tout le monde puisse bĂ©nĂ©ficier de ces richesses, notamment en valorisant le potentiel solaire et Ă©olien.



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