Maroc: les distributeurs de gaz butane menacent de couper le robinet les 21 et 22 avril pour sortir de neuf ans de silence tarifaire. Le dessous des cartes
L’annonce a la brutalité d’un ultimatum dans un secteur où la régularité de la livraison est un acquis aussi silencieux que vital. Les 21 et 22 avril 2026, les camions de distribution de bonbonnes de gaz resteront à l’arrêt. La sortie de l’Association des dépositaires et distributeurs, avec à sa tête Mohamed Benjelloun, ne laisse planer aucun doute sur la nature du geste. C’est un cri d’alarme poussé par des professionnels qui s’estiment acculés. Derrière l’avis de suspension se lit la chronique d’une asphyxie économique lente. Le gel des marges imposé en 2016, présenté à l’époque comme une mesure temporaire en attendant un dialogue approfondi, est devenu une prison tarifaire dont les barreaux se sont resserrés avec la flambée du gasoil, l’inflation des pièces détachées et la pression fiscale. Neuf ans plus tard, le dialogue promis n’a pas eu lieu et les distributeurs, maillons faibles mais indispensables de la chaîne du gaz butane, ont vu leur rentabilité fondre jusqu’à menacer la survie même de leurs flottes. La décision de maintenir les dépôts ouverts pour un approvisionnement direct, dans la limite des stocks, révèle la tension interne à ce mouvement. Il s’agit de frapper l’opinion et les pouvoirs publics sans pour autant rompre totalement le cordon ombilical qui relie les ménages marocains à leur bonbonne de gaz. Cette retenue tactique n’atténue en rien la gravité du signal. Si la suspension devait se prolonger au-delà des deux jours annoncés, c’est tout un pan de l’économie domestique et de la restauration qui se retrouverait asphyxié.
Ce que l’avis de suspension met en lumière, c’est la fragilité d’un modèle où le prix à la consommation du gaz butane est maintenu artificiellement bas pour protéger le pouvoir d’achat des ménages, mais où la compression des marges s’opère sur le dos des opérateurs de l’ombre. Les distributeurs ne demandent pas une hausse du prix de la bonbonne pour le consommateur ; ils réclament une renégociation de leur part du gâteau, celle qui leur permet de payer le gasoil, d’entretenir les camions et de verser les salaires. Leur mouvement est un révélateur cruel des angles morts de la politique énergétique marocaine. Rappelons que depuis la libéralisation progressive des prix des carburants en 2022-2023, le gasoil suit les cours mondiaux du pétrole, avec des hausses récentes de +1,70 dirhams/litre au 1er avril 2026 (passant à ~14,50 dirhams/litre), et +2,40 dirhams cumulés en mars-avril dus à la flambée internationale liée aux tensions au Moyen-Orient. Le gouvernement Akhannouch a toutefois réactivé un soutien exceptionnel ciblé pour les professionnels du transport routier (marchandises, voyageurs, taxis), ouvert depuis le 20 mars 2026 via la plateforme Mouakaba (68 000 demandes en 5 jours). De quoi compenser partiellement les coûts pour ces secteurs sans subvention générale, préservant les chaînes logistiques et évitant une inflation des prix.
À titre de comparaison, les subventions directes persistent pour le gaz butane (pour ménages) et l’électricité, mais pas pour le gasoil, d’où la pression sur les distributeurs comme ceux des bonbonnes de gaz. En menaçant de couper le robinet, ne serait-ce que deux jours, ils obligent le gouvernement à regarder en face une vérité inconfortable: la stabilité de l’approvisionnement en gaz butane, cette énergie qui fait bouillir la marmite de plus de 90% des foyers marocains, repose sur un équilibre économique devenu intenable pour ceux qui la transportent. L’appel à un « dialogue sérieux et responsable » lancé par Mohamed Benjelloun est moins une requête qu’une mise en demeure. Il dit que la confiance est rompue et que le temps des promesses non tenues est révolu. Pour les ménages qui dépendent de la bonbonne quotidienne, ces deux jours d’arrêt seront un rappel brutal de leur vulnérabilité. Pour les pouvoirs publics, c’est une équation explosive: comment réajuster les marges sans faire flamber le prix de la bonbonne et sans ouvrir une brèche dans l’édifice fragile de la paix sociale ? La réponse, ou son absence, dira si le Maroc est capable de réconcilier sa politique de protection du consommateur avec la survie économique de ses distributeurs de proximité.




Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !